Claude JOLLY
Sous-directeur des bibliothèques et de la documentation
Direction de l’enseignement supérieur
Pendant de nombreuses années, la situation des bibliothèques universitaires françaises, en termes de bâtiments comme sur d’autres plans, est restée tout à fait médiocre et même mauvaise, surtout en regard de celle d’autres pays de niveaux scientifique et économique comparables. Ce n’est qu’à partir du début de la décennie 1990, à la suite du rapport remis par André MIQUEL au ministre de l’Education nationale de l’époque, Lionel JOSPIN, que le paysage a commencé à changer. De 1990 à 2001, les moyens financiers des services ont fortement augmenté, 1.750 emplois supplémentaires de bibliothèques ont été implantés et plus de 300.000 mètres carrés ont été mis en service, augmentant d’environ un tiers les surfaces des bibliothèques. Même si ces efforts ont été pour une part neutralisés par la forte croissance qui a caractérisé la démographie étudiante jusqu’en 1996, il reste que les services aux usagers se sont notablement améliorés depuis une dizaine d’années : les horaires d’ouverture sont passés de 40 heures hebdomadaires à 55 heures ; en valeur absolue, le nombre d’entrées dans les bibliothèques a doublé, de même que celui des prêts de documents à domicile.
Les bibliothèques dans U3M
Le plan Universités 2000, relayé par le XIe plan et les contrats de plan Etat/Région, a joué un rôle important dans cette dynamique de développement. Le plan Universités du troisième millénaire (U3M) a vocation à poursuivre et amplifier cet effort, avec le souci de porter une attention particulière aux bibliothèques et aux équipements relevant de la vie étudiante. Les objectifs qu’il fixe devraient pouvoir être atteints au cours des deux prochaines séries de contrats de plan. Pour la période 2000-2006, les contrats de plan représentent un investissement total à hauteur de 40 Mds de francs, partagé entre l’Etat et les collectivités territoriales, notamment les régions. Avec 3,8 Mds de francs, équipement matériel et mobilier inclus, les bibliothèques représentent environ 10 % de l’ensemble.
En province, les opérations prévues sont réparties sur l’ensemble du territoire. Certains projets importants méritent d’être signalés dans plusieurs sites universitaires : Aix-Marseille, Besançon, Brest, Caen, Clermont-Ferrand, Le Havre, Le Mans, Lyon, Nantes, Poitiers, Reims, Rennes, Toulouse, etc. D’autres opérations doivent voir le jour outre-mer, comme à la Réunion.
Pour de multiples raisons qui se sont cumulées, plusieurs projets franciliens inscrits dans U 2000 n’ont pas été réalisés au cours de la dernière décennie, mis à part quelques opérations remarquables comme la construction de la bibliothèque de l’Université de Paris 8 à Saint-Denis ou la réalisation du réseau de l’Université de Cergy-Pontoise. Avec plus d’1 Mds de francs pour la période 2000-2006, le contrat de plan signé entre l’Etat et la région Ile-de-France ainsi que les conventions passées avec des collectivités comme la Ville de Paris permettront d’engager le redressement d’une situation globalement préoccupante autour de trois axes principaux :
- poursuivre l’effort engagé au bénéfice des universités nouvelles qui doivent disposer des équipements indispensables ; La complexité des problèmes franciliens où se conjuguent une forte demande des usagers, un déficit en places de travail et en espaces de stockage, l’engagement concomitant de plusieurs opérations structurantes (désamiantage et restructuration du campus de Jussieu, création de l’INHA avec une importante bibliothèque réunissant des fonds antérieurement dispersés, création de la médiathèque du Musée du quai Branly, etc.) ont conduit à créer auprès du recteur de l’académie de Paris un comité stratégique des bibliothèques d’Ile-de-France chargé d’aider à la mise en cohérence de l’ensemble des opérations, à la programmation des équipements et au suivi du calendrier. Ce comité a privilégié cinq objectifs :- rééquilibrer la carte documentaire entre Paris et la couronne, de façon à favoriser un fonctionnement en réseau ;
- créer suffisamment de places de travail à Paris afin de désengorger les bibliothèques patrimoniales (Sorbonne, Cujas, Sainte-Geneviève, Médecine, etc.) et de rendre possible ultérieurement, sans doute après 2006, leur réhabilitation/restructuration.
- créer 7.000 places de travail supplémentaires en Ile-de-France, soit une augmentation du tiers de la capacité d’accueil actuelle ; Par ailleurs, une attention spéciale a été portée aux opérations les plus complexes ou les plus structurantes comme la mise en service d’une bibliothèque de 1.200 places à destination des premier et second cycles sur le site du collège Sainte-Barbe, la construction d’un grand pôle Langues et civilisations du monde sur la Zac de Tolbiac, la restructuration de l’offre documentaire sur le campus de Jussieu tant en fonction du chantier de désamiantage qu’en fonction de la réalisation d’une bibliothèque pour l’Université Paris 7 à Tolbiac.- centrer la stratégie de développement sur l’usager et la fourniture de services ;
- associer qualité de services et qualité architecturale ;
- privilégier le fonctionnement en réseau, en s’appuyant sur des infrastructures à haut débit ;
- maîtriser les coûts de fonctionnement.
Quels modèles pour les bibliothèques aujourd’hui ?
Aujourd’hui comme hier, les bibliothèques ne sont pas autre chose que des interfaces entre une offre documentaire qui s’élargit et se diversifie de plus en plus et les besoins documentaires d’une communauté. En revanche, les modes de fonctionnement de ces interfaces ont profondément évolué et évolueront encore au rythme des mutations technologiques qui transforment le champ de l’information scientifique et technique et au regard de la diversification des besoins. Le service commun de la documentation d’une université doit satisfaire en effet des besoins variés, de l’étudiant de premier cycle encore mal armé pour formuler la bonne question et trouver l’information adéquate au chercheur le plus aguerri. Il doit aussi prendre en compte les méthodes et les usages des différentes communautés disciplinaires.
Dans ce contexte, triplement marqué par l’inflation d’informations scientifiques, qui appellent un tri et une hiérarchisation, par l’impact des changements technologiques et par la diversité des besoins, la bibliothèque se définit désormais comme un service qui prend une double forme :
- celle, immatérielle, d’un système d’information documentaire. Il s’agit d’un outil qui, précisément adapté aux besoins d’une communauté définie, permet à chacun des membres de celle-ci (étudiants, enseignants-chercheurs, chercheurs) d’accéder de façon aisée et organisée, depuis n’importe quel poste de travail du campus (ou hors du campus, dès lors que l’on dispose de la clé convenable), à l’ensemble des ressources électroniques produites et sélectionnées par l’établissement ou dont celui-ci s’est assuré l’accès par l’acquittement d’une licence. Un tel système permet de consulter le catalogue de la bibliothèque, des catalogues collectifs ou des bases de données bibliographiques, mais aussi le réseau de cédéroms, les revues électroniques auxquelles l’établissement est abonné, une sélection de sites Internet et enfin l’ensemble des ressources numériques produites en interne : cours en ligne, thèses numérisées, rapports de recherche, etc. Pour ces raisons, l’architecture des bibliothèques doit porter une attention renouvelée à sept exigences :- celle, matérielle, d’un bâtiment. Contrairement à une idée parfois reçue sans examen, les nouvelles technologies de l’information et l’existence d’une information scientifique en ligne n’ont en aucune façon supprimé l’exigence d’espaces organisés " dédiés " à la documentation, même si – comme il est naturel – elles modifient fortement la nature et le mode de fonctionnement de ces espaces. Au sein d’un établissement d’enseignement supérieur, qui est, rappelons le, une institution de production et de diffusion de savoirs, la bibliothèque constitue :
. le seul véritable " lieu commun pédagogique et scientifique " où se retrouve tous les membres de la communauté, quels que soient leur niveau, leur statut ou leur discipline ; . un espace de travail et de consultation, indispensable pour une institution qui est devenue une institution de masse ;
. le meilleur espace de stockage et de conservation partagée de l’ensemble des ressources documentaires de l’établissement ;
. un espace de formation à la recherche documentaire. L’extraordinaire diversification des sources et modes de diffusion de l’information rend en effet indispensable non seulement une organisation de celle-ci mais une véritable formation à la recherche de l'information sous le triple aspect méthodologique, instrumental et disciplinaire. Si cette formation doit être largement intégrée dans les cursus universitaires eux-mêmes, elle ne peut se faire sans une implication forte de la bibliothèque.
- assurer une forte lisibilité/visibilité au bâtiment qui abrite le service de documentation. Parce qu’elle est au cœur de l’activité pédagogique et scientifique de l’établissement, la bibliothèque, si elle peut s’inscrire de façon multiple dans l’espace universitaire, doit toujours être perçue comme son centre de gravité ou comme l’un des tout premiers éléments structurants de l’institution. - garantir un accès direct à la majeure partie des ressources, que celles-ci soient sur support papier ou numérique. S’il peut être justifié de placer des collections en accès indirect (fonds " anciens , rares ou précieux " ; fonds peu consultés dont la mise en libre accès constituerait plus une gêne pour l’usager plutôt qu’une valeur ajoutée, etc.), cela doit constituer une exception et non la règle. Certains magasins doivent en outre pouvoir être accessibles à certaines catégories d’usagers et, à ce titre, conçus comme tels.
- permettre de très larges horaires d’ouverture dans des conditions de fonctionnement économiquement raisonnables. Une large amplitude des horaires d’ouverture correspond à une attente forte des utilisateurs. La plupart des bâtiments actuellement en service se révèlent mal adaptés à cette exigence : ayant multiplié les contraintes de fonctionnement (niveaux, etc.), ils nécessitent souvent, même en situation de service minimal, un personnel trop nombreux. Il convient également de permettre dans certains cas un accès 24 heures sur 24 à des usagers possesseurs d’un badge.
- favoriser plusieurs types d’usages. En matière documentaire, il n’existe plus un mode de consultation quasi-normalisé, dominant ou hégémonique. Au contraire, la bibliothèque est un lieu qui doit rendre possible des pratiques diversifiées, en fonction de la nature de l’information recherchée, du type ou du support des documents, du niveau ou de la discipline du lecteur. Lecture de détente, travail de l’étudiant sur ses notes, lecture silencieuse et attentive, interrogation de bases de données ou de documents en ligne, travail de l’usager sur son portable, travail isolé en carrels, travail en groupe et " bruyant " : tous ces usages et quelques autres doivent être à la fois possibles et naturels.
- former l’usager ; accompagner sa recherche. Si la bibliothèque est, par définition, un espace de liberté, elle doit pouvoir être organisée de façon à assister/aider le lecteur si celui-ci le souhaite. Par ailleurs, elle doit pouvoir être un lieu de formations collectives aux outils de la recherche documentaire, que ceux-ci soient traditionnels (répertoires, bibliographies, catalogues) ou électroniques.
- favoriser l’accès à la documentation électronique et aux réseaux. S’il est, par principe, toujours difficile d’anticiper les mutations technologiques, on sait néanmoins que les bibliothèques doivent permettre " par capillarité " des connexions informatiques largement réparties en tous points du bâtiment, et ceci sans travaux supplémentaires et entrepris après coup. Elles doivent en outre être à même d’envoyer et recevoir des fichiers de grande taille, ce qui implique qu’elles soient reliées à des réseaux à haut débit.
- ménager une grande flexibilité. Si la flexibilité constitue désormais une exigence générale, il est peu de domaines où cet impératif soit aussi prégnant, compte tenu des évolutions des métiers de la documentation et des pratiques des usagers. A l’évidence, les bibliothèques et les services documentaires connaissent et connaîtront plusieurs réorganisations / restructurations – tant dans les services internes que dans les services au public – par génération : seule une architecture permettant à moindre frais ces évolutions permanentes pourra y répondre.
Article paru dans Techniques et architecture, juin-juillet 2001, n° 454, pp.80-83