LES RESSOURCES ELECTRONIQUES

DANS LES BIBLIOTHEQUES AMERICAINES

L’offre, les services, les usages


Ce voyage a pu être réalisé grâce au soutien de la Commission Franco-Américaine d’échanges universitaires et culturels Fulbright. Nous tenons à remercier son directeur, M. Arnaud Roujou de Boubée, ainsi que Mme Françoise Gaulme, responsable du Service des Boursiers Français, pour son aide si efficace.

Notre reconnaissance va également aux collègues américains, trop nombreux pour que nous puissions les citer tous ici, qui nous ont accueillies avec cordialité, sans ménager leur temps, et qui ont généreusement mis à notre disposition leurs compétences, leur savoir-faire et toute la documentation qui pouvait nous être utile.
 
 

SOMMAIRE

Introduction
Table des sigles
1. Les établissements visités

2. L’offre
3. Quelle mesure de l’usage ? Evaluer la réponse des usagers 4. La réponse de la profession Conclusion
Annexe
Liste complète des établissements visités et des contacts.
 
 

Introduction



Les bibliothèques se trouvent à présent confrontées à l’un des défis les plus étonnants de leur histoire avec l’arrivée d’Internet et de la documentation électronique. Les collections imprimées, abritées entre les murs d’un bâtiment, constituent une solide matière première que les bibliothécaires savent parfaitement traiter et exploiter. Mais un élément aussi courant qu’un livre ou un périodique peut désormais prendre de multiples formes – papier, microfilm, cédérom, fichier électronique, ou disponibilité sur un site distant. L’écroulement d’un certain nombre d’habitudes et de certitudes oblige les professionnels des bibliothèques à réexaminer leur métier et leurs fonctions. Ces nouveaux supports soulèvent en effet bien des interrogations. Faut-il préférer accéder aux ressources au lieu de les acheter, favoriser les supports électroniques plutôt que le papier ? Comment privilégier l’usage de la bibliothèque à distance, sans pour autant négliger la fréquentation sur place ?

Les bibliothécaires doivent donc gérer l’intégration aux collections sur papier des ressources électroniques, changer leurs procédures d’acquisition et revoir leur conception de la conservation. En rendant toujours plus de documentation accessible à distance, ils répondent à la demande d’un public internaute, qui utilise différemment les services de la bibliothèque et dont il est difficile de cerner les contours et les habitudes. Mais ils jouent peut-être avec le feu. Les lecteurs ont tendance à venir moins à la bibliothèque ou même à ne plus s’y rendre du tout. Il faut donc faire évoluer la bibliothèque pour lui garder son influence et son importance.

Notre projet de recherche comprend deux grandes parties, chacune s’intéressant à plusieurs types de questions.

D’autres aspects ont appelé notre attention, dont nous n’avions pas, au départ, prévu l’importance. La présence de nouveaux supports conduit naturellement les bibliothèques à mettre proposer des services utilisant les possibilités particulières des ressources virtuelles. Nous nous sommes intéressées à cette offre nouvelle, encore inexistante en France, ainsi qu’à son évaluation. Pour attirer le public à la bibliothèque et mieux s’adapter à des usages en mutation, une nouvelle conception des bâtiments voit le jour. Là aussi, nous nous sommes attachées à en donner une description, grâce aux éléments recueillis sur place, au cours de conversations et de visites.

Table des sigles


ALA American library Association
ARL Association of Research Libraries
BALIS Bay Area Library and Information System
BD Bases de données
BM Bibliothèque municipale
BU Bibliothèque universitaire
CDL California Digital Library
CDRS Collaborative Digital Reference Services
CIC Committee on Institutional Cooperation
CLIR Council of Library and Information Resources
CPL Chicago Public Library
CSU California State University
DE Distance Education
DLF Digital Library Federation
ICOLC International coalition of library consortia
JACC Journal Access Core Collection
LAPL Los Angeles Public Library
LIS Library and Information Science
LoC Library of California
LSSI Library Systems and services Inc.
LSTA Library Services and Technology Act
MCLS Metropolitan Cooperative Library System
MIT Massachusetts Institute of Technology
NCES National Center for Education Statistics
NCSU North Carolina State University
NERL North East Research Libraries
NHES National Household Education Survey
NTIC Nouvelles technologies de l’information et de la communication
NYPL New York Public Library
OCLC Online Computer Library Center
PEB Prêt entre bibliothèques
QBPL Queens Borough Public Library
SCELC Statewide California Electronic Library Consortium
SIBL Science Industry Business Library (NYPL)
SPSS Inc. Statistical Package for the Social Sciences Inc.
UCITA Uniform Computer Information Transactions Act
UCLA University of California at Los Angeles
UNLV University of Nevada Las Vegas
USC University of Southern California
VoIP Voice over Internet Protocol

 

1. Les établissements visités



1.1 Typologie

Notre programme a été élaboré selon les principes suivants :

1.2 Récapitulatif des visites. Déroulement du programme

La liste des 17 des établissements visités s’établit ainsi :

9 bibliothèques municipales, 7 bibliothèques universitaires, 1 bibliothèque de recherche :

Dans chaque bibliothèque, nous avons eu des entretiens approfondis avec les collègues concernés par notre recherche. La bibliothèque de l’université Rutgers (New Jersey) a organisé une journée d’études pour notre venue, ce qui nous a permis de faire un exposé sur les bibliothèques françaises, notre métier et nos fonctions.

Nous avons pu en outre rencontrer plusieurs personnes-ressources qui, dans des domaines différents, ont enrichi notre recherche. Il s’agit de :


1.3 Liste des établissements visités (par ordre chronologique)
 
Queens Borough Public Library New York, NY Grande BM
New York Public Library New York, NY Grande BM
AS Alexander Library (Rutgers University) New Brunswick, NJ BU, Université publique
Visite du siège de l’American Library Association Chicago, IL  
Chicago Public Library Chicago, IL. Grande BM
University of Illinois at Chicago Library Chicago, IL. BU, Université publique
Regenstein library, University of Chicago Chicago, IL. BU, Université privée
St Joseph County Public library South Bend, IN BM, taille moyenne
University of Notre Dame library South Bend, IN BU, Université privée
San Francisco Public Library San Francisco, CA Grande BM
University of California Library, Berkeley  San Francisco, CA. BU, Université publique
City of Palo Alto Public Library Palo Alto, CA BM, taille moyenne
The City of Mountain View Public Library Mountain View, CA. BM, taille moyenne
The Getty Research Institute Library Los Angeles, CA  Bib. de recherche
Santa Monica Public Library Santa Monica, CA BM, taille moyenne
Leavey library, Univ. of Southern California Los Angeles, CA BU, Université privée
Los Angeles Public Library Los Angeles, CA Grande BM
Lied Library, UNLV  Las Vegas NV BU, Université publique

 

1.4 Tableau descriptif des bibliothèques visitées

Le tableau suivant donne des éléments chiffrés permettant de situer l’importance des bibliothèques :

Description Collections Budget dont
personnel
Dépenses
Acq
Dépenses Ress.élect % élect
/acquis.
BIBLIOTHEQUES UNIVERSITAIRES (1)
BERKELEY Univ.of California
publique. 28 500 étudiants
personnel bibliothèque 642 ETP
9 millions vol.

3,4 millions AV

29,9 M$ 8,8 M$   entre 10 et 20 % 
UNIVERSITY of ILLINOIS CHICAGO
publique. 21 200 étudiants 
personnel bibliothèque 273 ETP
2,2 millions vol.
25 700 doc AV
9000 pér. en ligne
14,5 M$
(2000/01)
7 M$
(2000/01)
1M$ 
(2000/01)
14 % 
(2000/01)
UNIVERSITY of CHICAGO LIBRARY 
privée. 10 500 étudiants personnel bibliothèque 336 ETP
6,2 millions vol.
27 000 doc AV
21,3 M$ 8M$ 1,1 M$ 14 %
UNIVERSITY of  NEVADA 
LAS VEGAS

publique. 18 500 étudiants 
1,2 millions vol.
115 000 doc AV 
7,8 M$ (1998)
10 M$ (2002)
3,4 M$ (1998)
4,3M$ (2002)
0,33M$ (1998) 10 % (1998)
UNIVERSITY NOTRE DAME (Ind)
privée. 10 200 étudiants
2,6 millions vol.
18 000 doc AV
15 M$ 5,8M$ 1,2M$  21%
UNIVERSITY RUTGERS LIBR. (NJ)
publique. 50 000 étudiants (2002) personnel bibliothèque 327 ETP 
4,6 millions vol. 17,6 M$ 4,8M$
8,3M$ (2002)
1,23M$
(1999/00)
3M$ (2002)
26%
(1999/00)
36% (2002)
UNIV SOUTHERN CALIFORNIA LEAVEY
privée. 28 000 étudiants
    6,7 M$
(2002)
1,5 M$ 
(2002)
22%
(2002)
BIBLIOTHEQUES MUNICIPALES (2)
CHICAGO (IL)
2 783 726 hab.
77 annexes, 
598 ETP
6 millions vol.
22 000 abts
233 900 audio
114 000 vidéos
80 M$ 11,035 M$ 1,1 M$ 10 %
LOS ANGELES (CA)
3 823 000 hab.
67 annexes, 1101 ETP 
5,9 millions vol.
13 500 abts
77,33 M$ 7,7 M$ 1,5 M$ en 2002  
NEW YORK (NYPL)
3 070 300 hab.
85 annexes
2 500 ETP 
18,73 millions vol.
84 577 abts
1,563 million aud.
161 039 vidéos
194,216 M$ 25,5M$ 7,386 M$

11 M$ (2002)

29 %
QUEENS (NY)
1 951 598 hab.
1 242,41 ETP 
9,589 millions vol.
10 117 abts
655 346 audio
163 961 vidéos
77 M$ 10,98 M$    
SAN FRANCISCO (CA)
801 400 hab.
26 annexes 
612,47 ETP
2,2 millions vol.
11 923 abts
88 000 audio
44 650 vidéos
47,2 M$
52,48 M$
(2001-02)
4,24 M$
5,6 M$
(2001-02)
0,439 M$ 0,476 M$
(2001-02)
10%
8,5 %
(2001-02)
MOUNTAIN VIEW (CA)
76 000 hab
59,75 ETP 
263 300 vol.
600 abts
10 800 audios
5 400 vidéos
3,877 M$  0,387 M$ 70 500 $ 18 %
PALO ALTO (CA)
61 500 hab.
5 annexes
55,56 ETP 
238 600 vol.
952 abonnts
35 114 audios
9 227 vidéos
4,45 M$ 0,514 M$ 0,144 M$ 28 %
S. JOSEPH County libr. (In)
167 500 hab.
8 annexes
127,93 ETP
529 000 vol.
2 923 abts
57 600 audios
28 000 vidéos
9,25 M$
12 M$
(2002)
1,86 M$
1,8 M$
(2002)
0,165
0,121M $ (2002) 
9 %
7%
(2002)
S. MONICA (CA)
96 500 hab.
3 annexes
94,8 ETP
378 000 vol
1 108 abts
20 700 audio
9 700 vidéos
6,3 M$ 0,688 M$  NA
0,13M$ 
(BD) 2002
Entre 22% et 26 % 

(1). Sauf indication contraire, les chiffres tirés de l’enquête de l’ARL, ccorrespondent à 1999-00.
(2). Sauf indication contraire, les chiffres, tirés de l’enquête statistique nationale du NCES, sont ceux de l’année fiscale 2000.

2. L’offre



2.1 Les sources de financement

L’investissement massif dans les nouvelles technologies participe depuis plusieurs années au fonctionnement des bibliothèques dont il constitue l’un des principaux moteurs de développement. Le slogan choisi par l’American Library Association (ALA) et décliné dans toutes ses campagnes " @ your library " est à cet égard révélateur. Cette tendance forte répond à la fois aux souhaits des bibliothécaires, pour qui la réduction de la fracture digitale  (" digital divide ") s’inscrit dans une tradition de service aux catégories sociales défavorisées et à l’attente d’un public très demandeur. A ces titres divers, les bibliothèques ont fortement bénéficié de l’attention des pouvoirs publics. Un observateur superficiel pourrait être surpris de voir comment, dans ce pays réputé pour ses positions libérales, un système de subventions puissant et efficace a permis d’atteindre rapidement des objectifs considérés comme prioritaires. Après une série d’enquêtes, intitulées Falling through the net, dénonçant la disparité entre ceux qui ont accès à l’Internet, et ceux qui en sont privés (les " have and have not "), la dernière étude réalisée par le U.S. Department of Commerce annonce ainsi fièrement que la fracture digitale est en voie de disparition1.

2.1.1 Les subventions du gouvernement fédéral et des Etats

Dans la mesure où la bibliothèque fait partie des lieux qui permettent d’étendre l’usage de l’informatique, les subventions fédérales, mais surtout régionales ont très rapidement appuyé l’équipement des établissements. Plus de 99 % des établissements de lecture publique (sans parler bien sûr des bibliothèques universitaires) offraient déjà en 2000 l’accès public à Internet et à des ressources électroniques.

L’action des bibliothèques centrales (" State library agencies "), qui ont en charge le développement des bibliothèques de leur territoire - scolaires, publiques, universitaires…- et qui administrent les fonds fédéraux accordés sous l’égide du Library Services and Technology Act (LSTA)2 est en bonne partie consacrée au développement informatique des bibliothèques3. Ces bibliothèques centrales sont très impliquées dans la mise en place de réseaux, de catalogues collectifs - souvent via Internet – les rétroconversions et l’établissement de bases de données. Elles financent matériels, accès à Internet et formation, soutiennent les adhésions aux consortiums, payent les abonnements aux services de OCLC (Online Computer library center). Elles souscrivent globalement à des ressources électroniques qu’elles redistribuent à l’ensemble de leur aire géographique. En 2000, elles ont ainsi dépensé plus de 32,4 millions de dollars pour des licences4.

Alors qu’en France, chaque ministère possède en règle générale son propre système de subventions - le Ministère de la Jeunesse et de l’Education pour les bibliothèques universitaires, le Ministère de la Culture et de la Communication en direction des bibliothèques municipales et départementales, pour ne citer que l’essentiel – il est remarquable de constater que, si les " State library agencies " fournissent ces ressources électroniques à toutes les bibliothèques publiques de leur territoire, deux tiers d’entre elles en usent de même avec les bibliothèques académiques de leur Etat. Ainsi INSPIRE5, la bibliothèque virtuelle de l’Indiana, composée d’un bouquet de bases de données et autres ressources digitales, dont le financement est assuré par l’Indiana State library – financement mixte fédéral/ Etat -, est-elle accessible à tout résident de l’Indiana, dans tous types de bibliothèques, à moins qu’il ne préfère la consulter depuis son fauteuil et son ordinateur personnel.

La California State Library pilote des activités multiples, aide les opérations d’informatisation (dont celle du catalogue collectif MELVYL de l’University of California). Elle a mis en place un programme intitulé Library of California (LoC), destiné à encourager le travail coopératif quel que soit le type de bibliothèque concerné6 : jugeant que le coût de l’information électronique nécessite un partage, elle subventionne à travers ce programme les consortiums de l’Etat pour leurs achats groupés de ressources électroniques, les numérisations de collections patrimoniales, les services de référence en ligne coopératifs ; un accord conclu avec la California Digital Library (CDL) met à la disposition de tous les Californiens le contenu d’un énorme réservoir constitué par les puissantes bibliothèques académiques publiques de l’Université de Californie (en particulier une base de données de 860 000 périodiques, et des collections numérisées d’archives).

2.1.2 Les financements municipaux. Le mécénat

Le budget des bibliothèques municipales provient évidemment pour l’essentiel des villes. La part des ressources allouées par les Etats et le gouvernement fédéral est estimée en moyenne à 13% pour les premiers et 1% pour le second, 9% étant apportés par d’autres sources dont le mécénat, les droits d’inscription et amendes (chiffres 2000). A noter que la faible part des ressources propres s’explique par le principe quasi général de gratuité. En ce qui concerne plus particulièrement les acquisitions électroniques, les 9 046 bibliothèques recensées ont dépensé au total 70 millions de dollars en 20007.

Le mécénat ne s’est pas fait faute d’offrir son aide dans le cadre de l’effort national pour combler le fossé digital entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas accès à la technologie. La fondation " Bill and Melinda Gates " a fait sienne une cause si généreuse et a équipé nombre d’établissements, en commençant par les Etats les plus dépourvus (Alabama, Arkansas, Florida, Louisiana, Mississipi). Elle a fourni matériel et logiciels, ainsi qu’une formation des bibliothécaires et une aide en ligne, le tout fort apprécié8. L’apport de matériel était calculé sur la base du taux de pauvreté de la zone considérée (10 % minimum) et du nombre d’habitants.

2.1.3 Les universités

Les universités, de leur côté, ont consacré depuis 1992 de gros budgets à la documentation électronique, dont la croissance est géométrique. Les bibliothèques des universités publiques peuvent, on l’a vu, bénéficier de subsides des Etats, comme dans le New Jersey et l’Indiana, à charge pour elles d’offrir sur place leurs collections et leurs services à tous les résidents de l’Etat.
 
 

2.2 Données budgétaires *

Les montants alloués aux ressources électroniques ne cessent d’augmenter, même si les bibliothèques se plaignent de coupes budgétaires générales, dues au 11 septembre et au ralentissement de l’économie. Les achats de documentation électronique ne semblent pas en souffrir, mais font l’objet d’examens attentifs. A New York, ville particulièrement touchée par la baisse de ressources, la New York Public Library surveille le prix de ses acquisitions, fait la chasse aux doublons et aux redondances à l’intérieur de la bibliothèque. Elle évalue les acquisitions électroniques en fonction de l’usage réel, en calculant le coût par connexion (division du prix par le nombre de connexions). On notera par ailleurs qu’à Chicago, où l’on s’inquiétait à la Bibliothèque municipale de ne pouvoir renouveler tous les abonnements électroniques faute d’argent, les fournisseurs, sans doute sensibles à la loi de l’offre et de la demande, ont offert de baisser leurs tarifs dans de grandes proportions, ce qui pose la question du prix réel des choses.

Les bibliothèques municipales consacrent à présent en moyenne 10 % de leur budget d’acquisition à ce type de ressources, et jusqu’à 20 ou 25 % chez les plus motivés, comme la bibliothèque municipale de Santa Monica (Californie)10. Dans les BU, ce pourcentage est plus élevé : les bibliothécaires l’estiment entre 15 à 20%, mais il s’élève à 22 % en 2002 à Leavey Library et à plus de 30% dans une université comme Rutgers. De son côté l’Association of Research libraries (ARL) évaluait à 12,9% en moyenne le pourcentage des dépenses électroniques de ses membres pour 1999/2000. Leur montant atteignait ainsi 1,2 millions de dollars à l’université Notre Dame (Indiana) en 1999/2000 selon les statistiques de l’ARL, et 3 millions de dollars en 2002 à l’université Rutgers (NJ) selon l’estimation plus récente qui nous a été donnée sur place. Ces chiffres, difficiles à établir puisque les coûts des abonnements papier et électronique sont rarement distingués, paraissent probablement sous-estimés11.Il faut y ajouter les accès et autres souscriptions, gratuits pour les bibliothèques parce que négociés en bloc par les " State library agencies ". Les statistiques publiées sont vite obsolètes dans une réalité en plein bouleversement : les données nationales publiées par le NCES pour les bibliothèques académiques datent de 1998. L’hypothèse probable, selon les collègues américains, est que la montée en charge va se poursuivre, et que les prix ne prendront plus pour base les collections papier, mais la version électronique.
 

2.3 L’offre et sa composition

L’omniprésence des collections électroniques est un phénomène frappant, dans les BU comme dans les bibliothèques municipales, y compris de très moyenne importance. La bibliothèque de Palo Alto, petite ville de la Silicon Valley, dispose ainsi de 7 bases de données, dont 5 sont accessibles à distance pour les inscrits.

2.3.1 Bases de données et périodiques électroniques

Les souscriptions sont essentiellement constituées de journaux plein texte et de bases de données bibliographiques. A titre indicatif, l’Université de l’Illinois offre 9000 e-journals dans son catalogue en ligne et l’Université Rutgers 7000 titres, ce qui n’inclut pas des titres compris dans les " packages ".

Dans les bibliothèques publiques, priorité est donnée aux domaines très consultés par les usagers : la santé, les affaires, l’éducation, les biographies. On sert les différentes communautés : Mountain View a souscrit une base en espagnol ; la bibliothèque de Queens s’intéresse aux bases en caractères non latins pour desservir la population cosmopolite qui la fréquente. La politique est aussi parfois de ne pas multiplier les bases de données pour ne pas désorienter le public.

En règle générale, les bibliothèques s’efforcent de répondre, dans la mesure du possible, au souhait des usagers : repérer les références bibliographiques qui les intéressent et lire dans la foulée le texte intégral des articles correspondants.

2.3.2 Les cédéroms

Les cédéroms, considérés comme une étape intermédiaire (" a nightmare to maintain ", selon les collègues du Getty Museum), sont partout en voie d’abandon au profit d’accès en ligne, pour des raisons de commodité technique. Sont uniquement gardés sous ce format les bases très spécialisées et les Publications Officielles, qui n’existent que sur ce support.

2.3.3 Les e-books

Rares sont les bibliothèques qui proposent le prêt du dispositif technique (tablettes) à leur usagers12. L’expérience a été tentée à la Chicago Public Library en juillet 2001 et s’est soldée par un relatif échec. Neuf Rocket e-books ont été mis en circulation, contenant chacun 5 titres, et dédiés à un genre (fiction, biographie, SF, récits d’aventure, MH Clarke,…). Après un succès de curiosité auprès du public adulte, la demande s’est raréfiée13. Quant au public adolescent, il n’a pas été séduit par cet objet qui ne servait à rien d’autre qu’à lire !

Dans la plupart des cas, l’offre se limite donc aux fichiers électroniques. Les e-books sont consultables en ligne ou déchargeables pour un temps limité sur l’ordinateur de l’usager. La plupart des bibliothèques que nous avons visitées avaient contracté un abonnement auprès de la firme netLibrary14, directement ou par l’intermédiaire d’un consortium. Il s’agissait soit d’un achat ferme, soit d’un leasing. Dans tous les cas, le nombre d’accès est limité, en général à un seul, ce qui signifie que personne ne peut accéder à la consultation d’un titre donné si ce même titre est déjà en lecture. netLibrary propose un catalogue de titres numériques dont les droits ont été négociés avec les éditeurs : soit, en mars 2002, une collection de 33.000 e-books commerciaux auxquels s’ajoutent plusieurs milliers de e-books gratuits relevant du domaine public. La firme a rencontré un certain succès auprès des bibliothèques, qui ont constitué son principal marché, et l’inquiétude a été vive lorsqu’elle a fait faillite en novembre 2001. La reprise de netLibrary par OCLC a été accueillie avec une grande satisfaction par ses clients, qui en attendent des propositions plus conformes à leurs besoins, tant pour les titres proposés que pour les procédures d’accès.

2.3.4 Les numérisations locales

Dans un pays encore jeune, les bibliothèques universitaires et publiques ont souvent à cœur de constituer un fonds patrimonial (" special collections "), en relation avec le passé du lieu. Conservées avec beaucoup de soin – certaines BU possèdent des ateliers de restauration, comme à l’UNLV par exemple - ces collections locales, qui comportent de nombreuses archives et de photos, ont commencé à être digitalisées. Les documents sont souvent numérisés en mode image, la recherche s’effectuant uniquement sur les métadonnées.

Ainsi, Rutgers, qui s’enorgueillit d’avoir recueilli l’essentiel des documents retraçant l’histoire de l’Etat, mais aussi de posséder une belle collection de livres anciens, de manuscrits, et de documents spécialisées dans l’histoire du travail et des femmes, a entrepris la digitalisation de ces fonds. L’UNLV a fait de même avec ses documents sur " Early Las Vegas ". La BM de Palo Alto a prévu de numériser les nécrologies, très consultées pour l’établissement de généalogies. A la bibliothèque Leavey de l’USC, les opérations sont souvent réalisées en partenariat avec des sociétés savantes ou des associations (American Automobile Association de Los Angeles, la California historical society, la Chinese historical society). Là aussi, les documents sont scannés, généralement en mode image pour des raisons de temps, avec des metadata permettant l’accès et le tri. La bibliothèque de l’université de l’Illinois a numérisé une collection de diapositives dans le domaine de la pathologie (matière obligatoire dans le cursus des médecins), en collaboration avec les enseignants pour la vérification des diapos et la rédaction de textes de commentaires15. Elle mène un autre projet sur un fonds d’archives concernant les " Settlements houses " (un système d’aide sociale aux immigrants de la fin du XIXe). Les photos sont numérisées en priorité, pour des raisons de conservation et de consultation. La bibliothèque se soucie également de la conservation des données locales créées par l’université, par exemple des e-mails, des notes du chancelier….

Ces documents numérisés sont, semble-t-il, très appréciés des usagers. A Leavey, qui a dû justifier auprès de sa tutelle les dépenses engagées, l’hypothèse a été heureusement confirmée par les statistiques de consultation du site web, puisque cette ressource occupe la première place pour la consultation. Le choix est actuellement opéré par le directeur des bibliothèques et le doyen responsable des bibliothèques. Il est prévu de mettre en place un comité mixte de sélection avec les enseignants. La plupart du travail de numérisation est fait en interne, dans un laboratoire de l’université.

La numérisation des fonds patrimoniaux est un mouvement continu et progressif. Ce sont les seules ressources digitales que les bibliothèques se donnent pour mission d’archiver.
 

2.4 Organisation des achats

2.4.1 Le règne des consortiums

Plus que jamais, l’union fait la force à l’ère électronique. Les bibliothèques adhèrent couramment à plusieurs consortiums, qui négocient pour elles les prix et les conditions de licence de leurs acquisitions numériques. La bibliothèque de San Francisco, par exemple, adhère actuellement à deux consortiums, et compte participer à deux autres. La majorité des achats des ressources électroniques passe souvent par ce biais. Dans une bibliothèque municipale comme Mountain View (Californie), les achats propres ne représentent que 4000 $ sur 32.000 $/an. Le poids des consortiums est jugé indispensable pour faire pression sur les vendeurs.

Les bibliothèques peuvent aussi souscrire directement, lorsqu’il n’y a pas d’intérêt à passer par le consortium, ou s’il s’agit de BD spécialisées. Les bibliothèques universitaires réparties sur plusieurs campus, parfois distants, et qui couvrent des disciplines particulières, effectuent une partie de leurs achats sur budget propre. San Francisco ajoute à ses souscriptions groupées les ressources spécialisées achetées par les départements sur les budgets qui leur sont alloués par l’établissement. La bibliothèque du Getty Museum, quant à elle, réalise les trois quart de ses achats via un consortium (SCELC, Statewide California Electronic Library Consortium), mais achète séparément les bases de données qui lui paraissent indispensables, même si elles n’intéressent que quelques chercheurs. Elle a la chance de disposer des bases de données bibliographiques produites dans l’enceinte du Getty par le Research institute.

D’autres estiment que leur réseau est tellement important qu’il constitue un consortium à lui seul et qu’il est plus intéressant de traiter directement avec les fournisseurs : c’est par exemple le cas des bibliothèques publiques de New York et de Queens, ou de la California State University (CSU), forte de ses 23 campus et de ses 350.000 étudiants.

2.4.2 Coopération et unification

La composition de ces innombrables consortiums est variable, rassemblant souvent BM et BU dans un système de coopération très ouvert, qui est fonction de l’intérêt, parfois ponctuel, que chacun y trouve. Ces groupements d’achat, plus ou moins étoffés, régionaux ou plus vastes, proposent à l’occasion divers services. Ainsi BALIS (Bay Area Library and information system), un petit consortium de voisinage en Californie, au budget d’un peu plus d’1 M$, accueille 9 membres, toutes des bibliothèques municipales proches, tandis que le Golden Gateway Library system, qui n’arrête pas de s’étendre (159 membres), attire des bibliothèques de toutes sortes, académiques, publiques, scolaires, spéciales… Les consortiums peuvent être très fortement organisés comme le CIC (Committee on institutional cooperation), qui rassemble 12 grandes universités du Middlewest16, et emploie du personnel responsable des négociations, dont un avocat. Autre exemple : NERL (North East research libraries), un important consortium comprenant de prestigieuses universités, dont Princeton, Cornell, Yale, MIT, ou Notre Dame et Rutgers.

Dans les bibliothèques universitaires, comme à Rutgers (New Jersey) ou à Chicago (University of Illinois), les collègues affirment que l’organisation des achats de documentation électronique a encore contribué à unifier la gestion pour l’ensemble des campus. A Rutgers, qui fonctionne de fait comme un mini consortium, les différents campus ne peuvent d’ailleurs pas acheter individuellement. ce qui pose parfois problème avec les fournisseurs, à qui il faut bien faire comprendre que, même avec trois localisations, l’abonnement est unique. A la CSU (California State University), le service Systemwide Electronic Information Resources, animé par une équipe de six personnes, regroupe 90% des achats des 23 campus et permet des économies substantielles. On est loin de la politique de clochers documentaires qui sévit souvent dans nos universités françaises. En cette matière plus encore qu’en documentation classique, la balkanisation est considérée comme contre-productive.

2.4.3 Modalités de choix

Le choix et l’évaluation sont effectués classiquement par les " reference librarians ", au sein de l’établissement ou des consortiums, suivant les modalités choisies. Dans les consortiums d’une certaine importance, les comités de " reference librarians " sont constitués de représentants des établissements adhérents, avec participation tournante. Au SCELC par exemple, il comprend 20 bibliothécaires, représentatifs des différents types de bibliothèques adhérentes. Ces comités sont pilotés par des salariés du consortium, qui ne sont pas forcément des professionnels des bibliothèques.

Il existe parfois dans les BU des comités mixtes réunissant des représentants des facultés et des bibliothécaires-acquéreurs, présidés par un membre de la faculté. Les gros établissements disposent de services juridiques qui affinent les contrats. Avant décision définitive, les BD sont testées, que ce soit en local - souvent via l’intranet de l’établissement - ou au niveau du consortium avec l’organisation régulière de journées de rencontre avec les fournisseurs.


2.5 Relations commerciales. Les vendeurs

2.5.1 Les rapports commerciaux

Les négociations s’effectuent essentiellement avec les grossistes ou éditeurs (Ebsco, Elzevir, ProQuest…). Les rapports se sont assainis : les vendeurs sont moins nerveux à l’idée que leurs données puissent être disséminées sans précaution par les bibliothèques ; les bibliothèques ne sont plus forcément persuadées qu’elles vont être poursuivies par les vendeurs et assignées en justice ; les relations se sont normalisées et deviennent celles du marché. Demeurent quand même quelques effets de surprise, comme l’heureuse négociation de la bibliothèque municipale de Chicago, déjà évoquée, avec des vendors cassant spontanément leur prix, car redoutant sans doute de perdre un bon client. A l’inverse, les exigences exagérées de ProQuest face à la NYPL sont vraisemblablement dues à un vrai désir de décourager une bibliothèque dont l’énorme lectorat présente trop de risques (cf. infra, 3.1.1). Actuellement, si les bibliothèques ne peuvent renoncer quoi qu’il en soit aux achats de ressources électroniques, elles pourraient être conduites à faire pression en agitant la menace de désabonnements. Menace réelle, mais moyen de pression peut-être illusoire puisqu’il se trouve toujours d’autres bibliothèques pour payer.

Les relations restent problématiques pour plusieurs raisons. Les vendeurs gardent la maîtrise de l’offre, qu’ils peuvent modifier du jour au lendemain, sans prévis ni indemnité. C’est ainsi, racontent amèrement les collègues de la NYPL, que le New York Times a supprimé de la version électronique du journal, brusquement et sans avertir personne, tous les articles des écrivains indépendants " freelance " dont ce journal avait omis de négocier les droits. Par ailleurs les fournisseurs ont la main sur les statistiques de consultation, ce qui ne satisfait en rien les bibliothèques (voir 3.1 Les statistiques). La loi UCITA (Uniform Computer Information Transactions Act), si elle était adoptée progressivement par tous les Etats, constituerait une menace latente en donnant une très grande liberté d’action aux éditeurs et fournisseurs de données électroniques, et en restreignant les droits des utilisateurs17.

2.5.2 Les bases de négociation

Cependant, devant les demandes réitérées des bibliothèques et poussés par le désir de rester compétitifs vis-à-vis de leurs concurrents, les fournisseurs finissent par accepter des conditions sur lesquelles ils n’auraient pas cédé auparavant, par exemple l’accès à distance, maintenant couramment inséré dans les contrats. Pour la bibliothèque du Getty, toute personne accréditée doit pouvoir accéder aux ressources partout où elle se trouve. L’exigence est identique pour la communauté universitaire d’une bibliothèque, comme celle de Rutgers. En échange, la bibliothèque s’est engagée à assurer convenablement la sécurité.

Quelques refus peuvent concerner les journaux locaux, qui craignent trop de perdre leur clientèle locale : ainsi en est-il du South Bend Tribune (Indiana), qui s’oppose à toute transaction sur l’accès à distance. Ailleurs, on reste dans les limites du raisonnable : si tous les habitants du New Jersey peuvent théoriquement avoir accès à la bibliothèque et aux ressources électroniques d’une université d’Etat comme Rutgers, dans les faits les usagers doivent venir les consulter sur place, ce qui suppose de leur part une réelle motivation.

Les bibliothèques les plus importantes, comme celles de Chicago, de Queens ou la NYPL préfèrent mener les négociations sur la base du nombre d’accès simultanés, de l’utilisation réelle, plutôt que sur celle du nombre d’utilisateurs potentiels (adresses IP). Ce dernier mode de calcul, qui prend en compte toute la population à desservir y compris les enfants, pourtant non concernés, les défavoriserait complètement. C’est aussi la raison qui les pousse à se passer de l’intermédiaire d’un consortium. La Bibliothèque municipale de San Francisco a pensé trouver une bonne formule en négociant sur la base du nombre de prêts avec l’un de ses fournisseurs, mais le dynamisme de la bibliothèque a généré des effets pervers, le nombre de prêts ayant beaucoup augmenté.
 
 

2.6 Articulation papier/électronique

2.6.1 Les acquisitions

Classiquement, les BD acquises en priorité sont celles qui étaient déjà très utilisées sous forme papier. A la section " business " de la BM de Chicago, dont les collections électroniques sont remarquables, on cherche systématiquement à se procurer en ligne ou sur cédérom les documents imprimés très demandés, s’ils sont disponibles à un prix raisonnable.

Les périodiques sont souvent proposés sous les deux formes par les vendeurs. Jusqu’ici la version électronique était offerte en complément de l’abonnement papier, gratuitement ou avec un léger surcoût. De plus en plus, les vendeurs disjoignent les deux formats, et proposent maintenant la version électronique en abonnement séparé, ce qui dénote une évolution des mentalités. Les fournisseurs, qui faisaient auparavant leurs bénéfices sur le papier, commencent à envisager de les réaliser aussi bien sur l’électronique, dont l’usage se généralise. A la California State University, on estime pourtant que les bibliothécaires ne sont pas encore prêts à s’engager dans le tout électronique, notamment à cause du problème de l’archivage , et que d’autre part les éditeurs ne lâcheront pas tout de suite le papier, qui continue à représenter l’essentiel de leurs revenus. Mais l’évolution se produira dans les dix années à venir. Pour les bibliothécaires de l’université Notre Dame, il faudra de toute manière faire un choix, ne serait-ce qu’en raison de problèmes budgétaires. Le son de cloche est identique à Berkeley où l’administration pousse aux souscriptions électroniques, plus économiques et moins coûteuses en espace, au détriment du papier.

2.6.2 Faut-il dupliquer les collections ?

Dans certains cas, on duplique le papier et l’électronique, soit pour répondre au souhait des utilisateurs, soit pour des raisons de conservation. Dans les bibliothèques municipales, la pratique est de doubler, voire de tripler les collections de périodiques locaux, car on n’exclut pas forcément une collection de conservation sur microfilm. Sauf exception, comme la New York Public Library, les bibliothèques ont plutôt tendance à ne conserver sur papier que les périodiques les plus importants, très utilisés, ou plus généralement ceux qui se prêtent difficilement à la consultation électronique. A Santa Monica, les titres cités sont : Vogue, le New Yorker, Times, le Saturday Evening Post… dont les collections sont reliées. En revanche, on abandonne la conservation de certains titres sur papier compris dans les abonnements électroniques.

Dans les bibliothèques universitaires ou de recherche, dans les grosses bibliothèques municipales, on organise la conservationdes imprimés. Les collections disponibles en libre accès restent extrêmement importantes, surtout dans les BU où le public a accès aux magasins, et même aux compactus. La bibliothèque Lied de l’Université de Las Vegas a été jusqu’à introduire à l’intérieur de son bâtiment un stockage informatisé en rayonnages de grande hauteur, avec une capacité de 600 000 milles volumes. Les bibliothèques de dépôt fleurissent à l’extérieur, au Getty, à Chicago ou à Rutgers, avec des navettes régulières. A Berkeley, on met aussi en place une politique commune de conservation partagée en cas d’achat groupé papier / électronique. Car même les grands entrepôts finissent par devenir très pleins.

En revanche, une université comme celle de l’Illinois pense sérieusement à abandonner le papier, en arguant que beaucoup de périodiques scientifiques ne sont plus accessibles que sous forme électronique. La plupart des bibliothèques essayent de maintenir un équilibre, en s’appuyant sur les besoins et les habitudes des utilisateurs pour le maintien des collections imprimées. Une partie des usagers trouvent en effet le confort d’utilisation inférieur avec l’électronique. A Notre Dame, les secteurs des affaires (" business "), et de la chimie sont considérés comme les plus ouverts aux nouveaux supports, les plus rétifs étant les mathématiques et les sciences humaines (" humanities "). Mais le malaise est général parmi les bibliothécaires, conscients d’endosser ainsi une grosse responsabilité.
 

2.7 La conservation

En règle générale, les bibliothèques ne conservent rien de ce qu’elle acquièrent commercialement. Elles ne se sentent pas responsables de la conservation, et considèrent qu’elles ne sont aucunement armées pour s’en occuper. Même dans le cas où le fournisseur accepte que les données soient déchargées localement, les bibliothèques n’ont pas en réalité les moyens financiers et techniques de les maintenir.

Les professionnels, y compris dans les gros établissements comme Berkeley, ne tiennent pas à s’en occuper, et pensent qu’il s’agit en effet d’un sujet de préoccupation (voir supra 2.5.1 l’affaire de la suppression des articles du New York Times). Ils se reposent sur l’action d’organismes ou de structures d’envergure nationale ou régionale (" third party "), telles que la Library of Congress, OCLC qui pourraient récupérer par exemple les données des société privées en faillite. Ils fondent leurs espoirs sur des projets nationaux du type JSTORE ou sur l’archivage réalisé par des sociétés savantes comme l’American chemical society. La coopération doit entrer en jeu, soit au sein de consortiums, soit grâce à des opérations montées en partenariat privé/public. L’ICOLC (International coalition of library consortia)18 milite en faveur d’une collaboration entre éditeurs et bibliothèques sur le sujet.

Les bibliothèques, qu’elles soient universitaires ou publiques, se préoccupent avant tout de leurs données locales, qu’elles numérisent en priorité pour des raisons de conservation et de diffusion, et qu’elles ont à cœur d’accroître régulièrement (Cf 2.3.4).
 

2.8 Peut-on désormais parler de politique de développement des collections ?

Le concept de développement des collections n’est pas totalement abandonné, mais il est difficilement adaptable aux acquisitions de ressources électroniques dans le cadre des consortiums, qui effectuent leur sélection de manière globale et laissent peu d’espace aux choix individuels. Le nombre d’accès (autrement dit la politique d’exemplarisation) comme la possibilité d’accès à distance sont négociés sur des critères largement économiques.

2.8.1 Quelle collection ?

La notion de collection est attaquée et remise en cause de diverses manières. D’abord il ne s’agit plus de posséder mais d’accéder. La collection, par le jeu de l’action des consortiums et des agrégateurs, a moins de stabilité, d’autant que la bibliothèque n’a plus vraiment la maîtrise des contenus. L’acquisition en lots mouvants (" package "), actuellement dominante, rend difficile, sinon impossible de graver dans le marbre une politique documentaire. Même lorsque la bibliothèque procède directement à ses achats, elle passe par les agrégateurs et acquiert des lots de périodiques ou bases de données qui excèdent ce qu’elle était au départ volontaire pour acheter. Le modèle dit " all you can eat buffet " [buffet à volonté] permet à la bibliothèque de faire bénéficier ses lecteurs d’une offre foisonnante. Il est à l’opposé du choix raisonné de titres qui prévalait jusqu’à présent, s’appuyait sur une réflexion et justifiait la formalisation de la politique d’acquisition et d’un plan de développement des collections.

Les recouvrements entre les différentes souscriptions, souvent dues aux changements constants dans la composition des " packages ", semblent inévitables, alors que la différence d’interface ne suffit pas forcément à justifier les coûts. A la St Joseph County Public Library (South Bend), par exemple l’abonnement au South Bend Tribune est accessible par un abonnement direct et également par un " Indiana package " fourni par ProQuest. Les contenus sont très mobiles, en fonction des accords passés entre les agrégateurs et les éditeurs du titre original. Rapidement, il devient difficile pour la bibliothèque de tenir à jour une liste des titres auxquels elle donne accès avec leur état de collection. Ce problème est tellement général et important qu’il a suscité l’arrivée de solutions proposées par des firmes extérieures comme Serial solutions19. Les gros établissements trouvent alors plus rentable et plus efficace de faire appel à leurs services.

2.8.2 Casser le système des " packages "

Une tentative du consortium CSU pour casser le système des packages et faire son propre choix (JACC, ou Journal Access Core Collection) s’est soldée par un échec : seul EBSCO aurait accepté mais le prix était trop élevé pour que l’opération soit intéressante. Une évolution est cependant en cours vers davantage de cohérence, les vendeurs ayant tendance à proposer des regroupements par sujets (clusters). Du reste, les bibliothécaires constatent parfois avec un certain dépit que des titres acquis involontairement remportent un vif succès auprès de leurs usagers, ce qui jette un doute sur la validité de leur politique d’acquisition préalable.

A la bibliothèque de l’Université d’Illinois à Chicago, on estime pourtant que la notion de politique d’acquisition n’a pas complètement disparu : la bibliothèque choisit de s’abonner à un lot de périodiques qui correspondent à ses besoins, les titres supplémentaires compris dans cette offre groupée sont considérés comme des extra. On peut aussi imaginer que l’arrivée probable du modèle " pay by the drink ", selon l’expression imagée employée par l’ICOLC, où l’on paiera uniquement ce que l’on consomme, changera la donne ou achèvera de ruiner toute tentative pour donner un sens nouveau à la politique d’acquisition.

L’offre actuelle se caractérise par une homogénéité grandissante d’une bibliothèque à l’autre, conséquence probable des achats groupés réalisés au niveau d’un Etat. Cette banalisation paraît d’autant plus préoccupante que les achats de documents électroniques, en mobilisant une part de plus en plus importante du budget, peuvent déboucher sur une diminution des acquisitions très spécialisées. La même crainte surgit de la mise en sommeil, au niveau national, de la gestion des collections avec des outils de type Conspectus, du moins dans les grosses bibliothèques de recherche. Même si les bibliothèques de petite taille sont encouragées à analyser leurs collections au moyen d’une version simplifiée, cette nouvelle attitude a sans doute des effets pervers tels qu’une moindre couverture au niveau national pour des documents imprimés spécialisés (langues étrangères, tiers-monde).

2.8.3 De nouveaux documents

Les documents rédigés à présent par les bibliothèques sont d’une autre nature. Ils s’appuient sur les contrats négociés et décrivent ce à quoi la bibliothèque a accès. Les bibliothèques font surtout preuve de pragmatisme : les nouvelles pratiques ne sont pas encore formalisées. Les bibliothécaires ont souvent le sentiment qu’ils sont encore dans une phase d’expérimentation, et pensent qu’il est encore trop tôt pour figer les politiques. A titre d’exemple, la responsable de la bibliothèque Leavey envisage de spécialiser ultérieurement ses acquisitions de e-books dans certaines disciplines, mais elle conserve pour l’instant une collection encyclopédique afin que les usagers puissent expérimenter ce nouveau support, quelle que soit leur spécialité. La bibliothèque de Santa Monica a établi très tôt une politique d’acquisition des documents électroniques qui au départ concernait uniquement les cédéroms. La California State University dispose elle aussi d’un document rédigé, dans la ligne de son effort pour définir une collection de base (" Core collection "). Dans les deux cas, il s’agit plutôt de principes généraux : Santa Monica renvoie pour les contenus à sa Selection policy, qui est un document de politique générale, et à sa Collection development policy, qui précise les moyens de mise en œuvre ; la CSU précise les règles de décision20, met en avant l’étendue de la couverture, les possibilités de recherche, l’accès à distance, les facilités d'utilisation, la formation offerte, l’existence d’index… et même la flexibilité commerciale du vendeur.

3. Quelle mesure de l’usage ? Evaluer la réponse des usagers



Comment évaluer le succès, ou l’absence de succès, de ces nouvelles ressources proposées par les bibliothèques ? Comment mesurer le taux de satisfaction d’usagers de plus en plus autonomes – autonomie vers laquelle tendent tous les efforts des bibliothécaires depuis bon nombre d’années, mais qui a des effets pervers, en contribuant à éloigner le public de l’institution et des professionnels ?
 

3.1 Les statistiques

L’informatisation de plus en plus développée des bibliothèques devraient faciliter le recueil de statistiques. En fait, d’une manière générale, nous avons eu un certain mal à obtenir des chiffres précis, notamment en ce qui concerne l’usage des ressources électroniques.

3.1.1 Usage des bases de données

Comment mesurer objectivement la consultation des abonnements en ligne, qui ont partout pris le pas sur les cédéroms ? Les seules statistiques disponibles, celles des fournisseurs, font l’objet de vives critiques. Elles ne sont ni régulières, ni cohérentes et comparables, et tendent à refléter l’intérêt des prestataires. Ainsi, la société ProQuest a récemment voulu imposer à la NYPL un doublement de ses tarifs, après avoir affirmé, sans vérification possible, que les usagers de la bibliothèque avaient effectué l’année précédente 1 400 000 recherches dans les bases de données que diffuse la firme. Ceci a provoqué une rupture de contrat.

La plupart des bibliothèques n’ont pas les moyens de développer des statistiques en interne. Elles sont pour le moment impuissantes à imposer leurs vues et leurs demandes aux fournisseurs. Un travail est donc mené actuellement au sein de l’ARL (Association of Research Libraries) afin de définir une plate-forme de statistiques cohérentes, qui sera proposée à l’ensemble des fournisseurs. Ce projet, baptisé E-Metrics21 (Mesure of Electronic Resources) a déjà donné lieu à un rapport intermédiaire présenté à la conférence de l’ALA à Atlanta en juin 2002. Un groupe de bibliothèques, et des représentants des fournisseurs participent au projet. A partir de 2002, l’enquête nationale annuelle pilotée par le National Center for Education Statistics (NCES) mesurera l’usage des bases de données en ligne en s’appuyant sur les préconisations du rapport intermédiaire.

Certaines bibliothèques ont cependant développé des statistiques d’usage des bases de données – le plus souvent en comptabilisant l’activation des liens vers ces bases à partir des pages web de leurs sites – mais les données ainsi collectées sont rudimentaires. Il suffit en effet que l’usager clique sur un lien pour enregistrer une consultation, qu’il ait ou non réussi à se connecter. Rares sont les bibliothèques qui, comme la NYPL, ont le projet de mettre en place une interface afin de mesurer elles-mêmes l’usage de leurs bases de données.

3.1.2 Les sites web

En revanche, nous avons vu plusieurs exemples intéressants de mesures statistiques de l’usage des sites web. Le plus complet est le système mis en place par le Getty Museum Research Institute, lequel n’a pas hésité a embaucher une personne venue du secteur privé, qui se consacre à l’évaluation et à la promotion du site. Plusieurs types de statistiques sont produites, grâce à diverses techniques de mesure : analyse des logs (logiciel Netgenesis22) ; analyse de l’activité du site en temps réel, grâce au logiciel RtmetricsTM de la firme Auriq23.

La Queens Borough Public Library suit elle aussi avec beaucoup de précisions les statistiques d’usage de son site web, grâce au logiciel mycomputer24, dont elle s’est dotée en 2000. Toutes les pages sont indexées, ce qui permet de recueillir des données détaillées sur le nombre de visiteurs, les différents types de sessions, ou d’établir le hit parade des rubriques les plus appréciées du public. Des réajustements sont effectués pour modifier ou éliminer les pages non regardées et des BD peu utilisées. Ce logiciel, est utilisé depuis décembre 2000, ce qui permet d'ores et déjà des comparaisons entre 2001 et 2002.
 

3.2 Les enquêtes de public

3.2.1 Au niveau local

Les bibliothèques conduisent volontiers des enquêtes générales de satisfaction auprès de leurs usagers. A la SIBL (Science Industry Business Library) de la NYPL, par exemple, la visite commence au " kiosque ", borne interactive qui offre une présentation de la bibliothèque, permet les réservations et propose une enquête de satisfaction en continu. D’autres bibliothèques, comme les bibliothèques municipales de Chicago ou de Santa Monica, procèdent tous les ans à une enquête auto-administrée, en demandant aux usagers de remplir un formulaire imprimé mis à disposition dans l’établissement. Les usagers sont aussi les payeurs, ce qui nous a été répété à satiété pendant notre voyage d’études, et ils en sont parfaitement conscients. A South Bend (Indiana), le montant de leur contribution au fonctionnement de la bibliothèque est précisément indiqué dans les feuilles d’imposition des taxes locales. Il est donc important de recueillir l’avis des usagers afin de répondre au mieux à leurs attentes… et d’obtenir leur soutien pour réclamer des subventions aux élus25.

Les enquêtes sociologiques de grande envergure sont plus rares, et elles ont avant tout une finalité pratique. Dix ans après avoir commandité une enquête à l’institut Galup, la NYPL en a réalisé une autre, à l’automne 2001, consacrée aux usagers de son réseau de lecture publique, en faisant appel à deux universitaires qui avaient déjà étudié les publics de ses bibliothèques de recherche. L’étude met en évidence un phénomène de multifréquentation des équipements, ce qui rejoint les conclusions d’autres enquêtes menées sur les usagers des bibliothèques de grandes métropoles (voir par exemple l’étude menée en 1998 sur la lecture publique à Paris26). Les chercheurs ont retenu l’origine ethnique comme une variable discriminante, chose évidemment impensable en France, et l’une de leurs principales conclusions est que les diverses communautés ont un usage différencié de la bibliothèque.

Une enquête est à l’étude à la BM de San Francisco. Le responsable du projet juge indispensable d’analyser la composition du public, qui a changé, alors que le profil sociologique des bibliothécaires est resté stable (féminin, européen...). Il rencontre une vive opposition de la part du personnel. Malheureusement, faute d’argent, il ne pourra faire appel à un consultant, et devra s’appuyer sur les bibliothécaires, ce qui revient, dit-il, à faire garder le poulailler par le renard !

Evaluer le succès des ressources électroniques

Les bibliothèques enquêtent plus ponctuellement sur l’utilisation de tel ou tel service ou secteur de la collection. L’informatique permet de multiplier les sondages en ligne, rapidement réalisés, et de surcroît particulièrement adaptés à l’évaluation de l’usage des ressources électroniques. Ce type d’enquête semble répandu dans le milieu universitaire, très demandeur de comptes rendus statistiques : étant donné les coûts, il est nécessaire de prouver que les services sont les meilleurs possibles et que les choix sont raisonnables. La bibliothèque de l’université Rutgers réalise ainsi régulièrement de petits sondages en ligne pour recueillir les appréciations du public sur tel ou tel service. On s’intéresse par exemple à l’usage des périodiques électroniques : les utilisateurs lisent-ils les articles directement à l’écran, ou procèdent-ils au préalable à une impression ? Ces sondages sont facilités par l’existence d’un modèle d’enquête adaptable, développé en local par un bibliothécaire de Rutgers. Les données sont récupérées sous Excel ou SPSS, un logiciel spécialisé de traitement d’enquête. On peut néanmoins penser que ces mini-enquêtes, administrées sur un échantillon limité27, sont peu représentatives.

Les enquêtes qualitatives sur l’usage des ressources électroniques sont également en vogue dans les bibliothèques universitaires. Il s’agit le plus souvent d’entretiens collectifs (focus groups) réalisés auprès d’universitaires et d’étudiants, éventuellement avec l’appui d’une société de service. Parmi les sept BU visitées, trois avaient eu recours à cette technique pour évaluer les pratiques et les attentes de leurs usagers en matière de ressources électroniques (BU de UNLV28, de l’University of Notre Dame, et de l’University of Illinois at Chicago). Selon les collègues de l’UNLV, des enquêtes particulièrement intéressantes dans ce domaine sont conduites à l’université de Virginie et à l’université de Washington à Seattle. Ces études aboutissent normalement à des recommandations pratiques.

La technique des " focus group " sert aussi à tester l’ergonomie des sites web. Au Getty Museum Resarch Institute, le responsable de l’évaluation et de la promotion du site réalise des tests d’ergonomie (usability tests) avec des petits groupes d’usagers sélectionnés par l’intermédiaire d’une société de service. On propose à ces groupes de travailler sur une partie du site et de le commenter. Le logiciel Camtasia de Techsmith29 permet d’enregistrer la discussion, de capturer les écrans au rythme de 5 écrans par seconde et d’enregistrer les mouvements de la souris. Les usagers ne sont pas filmés pour éviter le stress. Le site de la St Joseph County public library a fait l’objet d’une étude du même type. Un échantillon d’utilisateurs a testé son ergonomie, la clarté de sa terminologie… Au vu des résultats, le site a été corrigé. Il a ensuite fait l’objet d’une enquête de satisfaction, au moyen d’un questionnaire diffusé en ligne et sur papier. Les résultats de cette enquête n’étaient pas encore connus au moment de notre visite, mais il est prévu de modifier à nouveau le site en fonction des informations recueillies, puis de recommencer l’étude d’ergonomie, d’apporter de nouvelles modifications, etc. L’ambition des responsables est de mettre en place un processus itératif, afin de toujours mieux répondre aux demandes des usagers, et de leur proposer un site réellement " user centered ".

3.2.2 Au niveau national

Au niveau national, diverses études sont en cours ou en projet. Nous en citerons simplement deux.

L’ARL, en collaboration avec la Texas A&M University, pilote une enquête en ligne intitulée Libqual+TM 30qui vise à évaluer la qualité des services offerts par les bibliothèques à travers le pays et à identifier les écarts entre les attentes des usagers et la perception qu’ils ont des services offerts. Trois mesures sont systématiquement effectuées pour chacun des services : " desired, perceived, and minimum expectations of service ". Les résultats devaient être exposés à la conférence de l’ALA en juin 2002. Les bibliothécaires sont eux aussi enquêtés et, pour l’une de nos interlocutrices, " l’intérêt de cette étude est aussi de comparer les opinions des usagers et des bibliothécaires sur les services proposés par les bibliothèques " (Wendy Starkweather, BU de l’UNLV).

Une enquête a été lancée en décembre 2001 par The Digital Library Federation (DLF, http://www.diglib.org), consortium de bibliothèques qui dépend du Council of Library and Information Resources (CLIR), association sans but lucratif dont le but est de " développer l’accès à l’information… comme un bien public " (" expand access to information, however recorded and preserved, as a public good "). Cette enquête, réalisée avec l’appui de la firme Outsell auprès d’étudiants et enseignants du supérieur, vise à étudier " Pourquoi et comment les usages de la bibliothèque changent " 31.
 

3.3 Des usages en évolution

Il est difficile de dégager des tendances générales de ces diverses études, mais l’idée que les usages de la bibliothèque changent semble en effet largement partagée, que cette opinion s’appuie sur des résultats d’enquête, sur des faisceaux d’indices, ou sur de simples observations. Nous avons été nous-mêmes surprises par l’affluence modeste qui régnait dans la plupart des bibliothèques visitées. Certains établissements semblaient même surdimensionnés par rapport au nombre de personnes présentes sur les lieux. Il est vrai qu’il est délicat de tirer des conclusions d’une visite ponctuelle et que l’expérience quotidienne de l’afflux du public à la Bpi peut fausser le jugement !

Les bibliothèques académiques

L’année dernière, un article polémique intitulé " The deserted library 32 " a suscité émotion et débat. Il faisait état d’une désaffection des étudiants pour la bibliothèque universitaire. Des professionnels ont protesté, arguant, chiffres à l’appui, que ce tableau ne correspondait en rien à leur situation locale 33. Mais il est difficile vis-à-vis des tutelles d’admettre que la fréquentation est en baisse, raison pour laquelle certaines bibliothèques ne purgent jamais leurs fichiers d’inscrits. Parmi les collègues des BU que nous avons rencontrés, plusieurs ont admis franchement leur inquiétude devant la baisse des statistiques de l’établissement.

Certaines études montrent bien les transformations des pratiques. Ainsi, l’enquête réalisée en 2000 auprès des usagers de la Berkeley University library montre que désormais la fréquentation de cet établissement est moins importante que son usage à distance (cf. infra 4.1). Dans la plupart des BU que nous avons visitées, les statistiques de fréquentation, de prêt et le nombre de questions posées aux bureaux d’information sont en diminution, parfois de manière radicale. A l’université Rutgers, par exemple, le nombre de questions posées au service de référence a considérablement chuté depuis quelques années : 589 300 questions en 96/97, 455 500 en 98/99, 264 800 en 99/00, 259 300 en 00/01. Parallèlement, le service " Ask a librarian " (service par messagerie traditionnelle) a reçu davantage de questions, mais pas dans les mêmes proportions (2 400 questions en 98/99, 5 300 en 99/00, 6 700 en 00/01). Nos interlocuteurs de la bibliothèque de l’Université Notre Dame (Indiana) ont fait état de phénomènes tout à fait comparables, et les statistiques de l’ARL reflètent bien cette évolution 34:

Ce graphique met en évidence une évolution contrastée des services proposés aux publics des bibliothèques appartenant à l’ARL : si l’offre de formation et le PEB remportent un succès croissant, le prêt et le nombre de questions de références sont en net recul 35.

Les bibliothèques de lecture publique

La diminution des questions aux bureaux d’information se vérifie également dans les bibliothèques municipales, même si cela n’apparaît pas encore dans les statistiques nationales. On constate par exemple qu’il est possible de réduire le personnel en service public. Le bureau d’information de la salle des catalogues de la New York Public Library (42ème rue), autrefois très fréquenté, requérait la présence simultanée de quatre bibliothécaires. Depuis que le catalogue est accessible en ligne et à distance, deux personnes suffisent amplement. A la bibliothèque publique de Santa Monica, la directrice estime que les questions sont moins nombreuses, mais qu’elles sont aussi plus compliquées : il semble que les usagers se débrouillent maintenant par eux-mêmes lorsqu’il sont à la recherche d’informations simples à trouver et qu’ils aient seulement recours aux bibliothécaires pour effectuer des recherches complexes.

En lecture publique, l’état d’esprit est cependant très différent de celui qui règne dans les bibliothèques universitaires, même si nos collègues sont eux aussi persuadés que les usages changent. Contrairement à ce qui se passe dans les BU, les chiffres de prêts sont en général stables, voire en extension. A la BM de San Francisco, par exemple, qui bénéficie d’une bibliothèque centrale neuve et très attractive, le nombre de prêts est passé de 4,9 millions à 5,4 millions l’année dernière. L’explication réside dans l’augmentation de l’offre de documents audiovisuels, la modification des règles de prêt (possibilité d’emprunter plus de documents simultanément), et la mise en place d’un système de réservation en ligne gratuit. Mais, en dépit de la qualité de l’équipement, la consultation sur place régresse, selon les informations qui nous ont été données oralement.

L’optimisme des bibliothécaires s’explique aussi par une raison qui peut sembler paradoxale. Ils sont fermement persuadés, et apparemment non sans raison, que lorsque l’économie va mal, la fréquentation des bibliothèques augmente. La chose vient d’être vérifiée par une enquête commanditée par l’ALA 36. Les statistiques de prêt de 18 grosses BM ont été observées sur une période de 5 ans. L’étude montrent qu’elles ont augmenté de manière significative à partir de mars 2001, ce qui correspond au début de la récession aux USA selon les experts du National Bureau of Economic Research. L’ALA vient également de diffuser les résultats d’une autre enquête consacrée à l’image des bibliothèques37, qui donne des résultats sensiblement différents de son équivalent français - il est vrai que la méthodologie est, elle aussi, différente. Pour un Français, le résultat le plus saillant de l’étude américaine est le nombre des inscrits : 62% des 1000 personnes interrogées par téléphone ont déclaré être inscrites à la bibliothèque (18,3% en France, selon l’étude L’expérience et l’image et des bibliothèques municipales38. Pour l’ALA, cette étude démontre que non seulement les Américains plébiscitent leurs bibliothèques, mais aussi qu’ils la considèrent comme une institution dynamique, " aux avant-postes de l’ère de l’information ".

Les bibliothécaires de lecture publique ne s’inquiète pas moins de l’impact d’Internet sur l’usage de leurs établissements. C’est le thème d’une enquête39 commanditée par l’Urban Library Council, une association de bibliothèques publiques et conduite au printemps 2000 auprès de 3097 personnes interviewées par téléphone, en anglais et en espagnol. Selon les résultats, il n’y a pas concurrence entre Internet et les bibliothèques publiques, mais complémentarité 40. Cependant la multiplication même de ces études dénote une certaine inquiétude. Autre indice de ce malaise plus ou moins diffus, les articles régulièrement publiés dans American libraries, organe de l’ALA, sur des thèmes similaires : " The librarian and Mr Jeeves " (May 2000) ; " Can library survive in a sea of change ? " (April 2000) ; " Yahoo and the abdication of judgement " (janvier 2001) ; " 10 reasons why the Internet is no substitute for a library " (April 2001) ; " "The public library and the Internet : is peaceful coexistence possible ? " (May 2001) ; " The last librarian " (October 2001) ; " The great reference debate ", (March 2002)… Ce dernier article oppose ainsi l’avocat Abe Anhang, ex-président de la Canadian Library Trustees Association pour qui les jeux sont faits – les Américains se détourneraient massivement de la bibliothèque au profit d’Internet – à Steve Coffman, vice-président d’une société de service de référence en ligne, qui soutient évidemment le contraire. Mais Coffman admet au passage que les sept plus gros moteurs de recherche traitent à eux seuls en moyenne 300 millions de questions par jour 41, alors que le total des questions de références posées par an dans toutes les bibliothèques américaines (BU et BM) s’élevait à 306,9 millions en 1996/1997, d’après les statistiques du NCES.

John Berry, président de l’ALA, que nous avons rencontré à Chicago, considère cependant que les statistiques des bibliothèques américaines sont globalement stables42 et semble plus préoccupé par la question du filtrage d’Internet. A ce point de l’évolution, il est difficile de dire si l’optimisme de l’ALA est de commande, ou si la fréquentation des bibliothèques, pratique culturelle pourtant bien ancrée aux USA, est susceptible d’être concurrencée par le développement des NTIC.
 
 

4. La réponse de la profession



Les professionnels sont malgré tout conscients du danger et des conséquences d’une baisse de fréquentation auprès de leurs tutelles. Leur réaction ne s’est pas fait attendre. Ils donnent le sentiment de se battre sur tous les fronts : offrir toujours plus de confort, de collections électroniques et de prestations, multiplier les équipements informatiques que plébiscitent les usagers pour qu’ils reprennent le chemin de la bibliothèque, mais aussi rivaliser avec Internet sur son propre terrain et proposer des services de plus en plus diversifiés, accessibles à toute heure et en tous lieux par l’intermédiaire du site web.
 

4.1 Une bibliothèque à distance : le site web

Une part croissante de l’activité des bibliothèque passe désormais par leurs sites web. C’est notamment le cas des BU : certains universitaires, en particulier les scientifiques, entièrement convertis à l’électronique, ne consultent plus que les revues et bases de données a