LES RESSOURCES ELECTRONIQUES
DANS LES BIBLIOTHEQUES AMERICAINES
L’offre, les services, les usages
Ce voyage a pu être réalisé grâce au soutien de la Commission Franco-Américaine d’échanges universitaires et culturels Fulbright. Nous tenons à remercier son directeur, M. Arnaud Roujou de Boubée, ainsi que Mme Françoise Gaulme, responsable du Service des Boursiers Français, pour son aide si efficace.Notre reconnaissance va également aux collègues américains, trop nombreux pour que nous puissions les citer tous ici, qui nous ont accueillies avec cordialité, sans ménager leur temps, et qui ont généreusement mis à notre disposition leurs compétences, leur savoir-faire et toute la documentation qui pouvait nous être utile.
Introduction
Table des sigles
1. Les établissements visités2. L’offre
1.1 Typologie
1.2 Récapitulatif des visites. Déroulement du programme
1.3 Liste des établissements visités (par ordre chronologique)
1.4 Tableau descriptif des bibliothèques visitées3. Quelle mesure de l’usage ? Evaluer la réponse des usagers
2.1 Les sources de financement
2.1.1 Les subventions du gouvernement fédéral et des Etats
2.1.2 Les financements municipaux. Le mécénat
2.1.3 Les universités
2.2 Données budgétaires
2.3 L’offre et sa composition2.3.1 Bases de données et périodiques électroniques
2.3.2 Les cédéroms
2.3.3 Les e-books
2.3.4 Les numérisations locales2.4.1 Le règne des consortiums
2.4.2 Coopération et unification
2.4.3 Modalités de choix
2.5 Relations commerciales. Les vendeurs2.5.1 Les rapports commerciaux
2.5.2 Les bases de négociation
2.6 Articulation papier/électronique2.6.1 Les acquisitions
2.6.2 Faut-il dupliquer les collections ?
2.7 La conservation
2.8 Peut-on désormais parler de politique de développement des collections ?2.8.1 Quelle collection ?
2.8.2 Casser le système des " packages "
2.8.3 De nouveaux documents4. La réponse de la profession
3.1 Les statistiques
3.1.1 Usage des bases de données
3.1.2 Les sites web3.2.1 Au niveau local
3.2.2 Au niveau nationalConclusion
4.1 Une bibliothèque à distance : le site web
4.2 Les services de questions/réponses en ligne
4.3 Les e-books : une offre en avance sur la demande ?
4.4 L’offre sur place : un nouveau concept de bâtiment4.4.1 Une très large place est réservée à toutes les nouvelles technologies.
4.4.2 Une grande lisibilité du bâtiment. Une diversification des espaces et des places de lecture.
4.4.3 Un bâtiment qui s’ajuste au service et aux demandes des usagers
Annexe
Liste complète des établissements visités et des contacts.
Les bibliothèques se trouvent à présent confrontées à l’un des défis les plus étonnants de leur histoire avec l’arrivée d’Internet et de la documentation électronique. Les collections imprimées, abritées entre les murs d’un bâtiment, constituent une solide matière première que les bibliothécaires savent parfaitement traiter et exploiter. Mais un élément aussi courant qu’un livre ou un périodique peut désormais prendre de multiples formes – papier, microfilm, cédérom, fichier électronique, ou disponibilité sur un site distant. L’écroulement d’un certain nombre d’habitudes et de certitudes oblige les professionnels des bibliothèques à réexaminer leur métier et leurs fonctions. Ces nouveaux supports soulèvent en effet bien des interrogations. Faut-il préférer accéder aux ressources au lieu de les acheter, favoriser les supports électroniques plutôt que le papier ? Comment privilégier l’usage de la bibliothèque à distance, sans pour autant négliger la fréquentation sur place ?
Les bibliothécaires doivent donc gérer l’intégration aux collections sur papier des ressources électroniques, changer leurs procédures d’acquisition et revoir leur conception de la conservation. En rendant toujours plus de documentation accessible à distance, ils répondent à la demande d’un public internaute, qui utilise différemment les services de la bibliothèque et dont il est difficile de cerner les contours et les habitudes. Mais ils jouent peut-être avec le feu. Les lecteurs ont tendance à venir moins à la bibliothèque ou même à ne plus s’y rendre du tout. Il faut donc faire évoluer la bibliothèque pour lui garder son influence et son importance.
Notre projet de recherche comprend deux grandes parties, chacune s’intéressant à plusieurs types de questions.
- La première concerne la politique d’acquisition et de développement de la collection dans les bibliothèques américaines (livres électroniques, textes numérisés, périodiques et bases de données, sites Internet). Quelle est l’importance donnée aux ressources électroniques dans la collection, quels budgets sont alloués, quelle est leur influence sur les critères de sélection, sur l’organisation des acquisitions et sur la conservation ? Comment combiner et intégrer les différents formats, garder un équilibre et une cohérence avec les documents imprimés ? (Claudine Lieber).
D’autres aspects ont appelé notre attention, dont nous n’avions pas, au départ, prévu l’importance. La présence de nouveaux supports conduit naturellement les bibliothèques à mettre proposer des services utilisant les possibilités particulières des ressources virtuelles. Nous nous sommes intéressées à cette offre nouvelle, encore inexistante en France, ainsi qu’à son évaluation. Pour attirer le public à la bibliothèque et mieux s’adapter à des usages en mutation, une nouvelle conception des bâtiments voit le jour. Là aussi, nous nous sommes attachées à en donner une description, grâce aux éléments recueillis sur place, au cours de conversations et de visites.
- La seconde se tourne vers l’étude des publics, la mesure de l’usage à distance et de la satisfaction des utilisateurs. Comment appréhender ces nouveaux usagers, connaître leurs besoins et leurs attentes ? La question posée rejoint celle des techniques d’évaluation : quelles enquêtes de satisfaction, quels moyens pour recueillir des données fiables sur la consultation électronique, en particulier celle des sites web (Françoise Gaudet).
ALA American library Association ARL Association of Research Libraries BALIS Bay Area Library and Information System BD Bases de données BM Bibliothèque municipale BU Bibliothèque universitaire CDL California Digital Library CDRS Collaborative Digital Reference Services CIC Committee on Institutional Cooperation CLIR Council of Library and Information Resources CPL Chicago Public Library CSU California State University DE Distance Education DLF Digital Library Federation ICOLC International coalition of library consortia JACC Journal Access Core Collection LAPL Los Angeles Public Library LIS Library and Information Science LoC Library of California LSSI Library Systems and services Inc. LSTA Library Services and Technology Act MCLS Metropolitan Cooperative Library System MIT Massachusetts Institute of Technology NCES National Center for Education Statistics NCSU North Carolina State University NERL North East Research Libraries NHES National Household Education Survey NTIC Nouvelles technologies de l’information et de la communication NYPL New York Public Library OCLC Online Computer Library Center PEB Prêt entre bibliothèques QBPL Queens Borough Public Library SCELC Statewide California Electronic Library Consortium SIBL Science Industry Business Library (NYPL) SPSS Inc. Statistical Package for the Social Sciences Inc. UCITA Uniform Computer Information Transactions Act UCLA University of California at Los Angeles UNLV University of Nevada Las Vegas USC University of Southern California VoIP Voice over Internet Protocol
Notre programme a été élaboré selon les principes suivants :
- inclure un nombre à peu près égal de bibliothèques municipales et de bibliothèques universitaires ou de recherche ;
- comprendre dans l’échantillon des établissements qui puissent correspondre à l’échelle française. Une série de bibliothèques municipales situées dans des villes américaines moyennes fait donc partie de notre programme.
Dans la même perspective, nous avons choisi des bibliothèques universitaires de différents statuts, relevant d’universités d’Etat et d’universités privées, sans favoriser forcément les noms les plus connus, ou les établissements les plus prestigieux ;1.2 Récapitulatif des visites. Déroulement du programme
- bénéficier de la diversité culturelle des Etats-Unis en parcourant des lieux éloignés géographiquement les uns des autres : nous sommes déplacées d’est en ouest, avec un arrêt à Chicago et une incursion dans l’Indiana, l’un des états du Middle West.
La liste des 17 des établissements visités s’établit ainsi :
9 bibliothèques municipales, 7 bibliothèques universitaires, 1 bibliothèque de recherche :
Dans chaque bibliothèque, nous avons eu des entretiens approfondis avec les collègues concernés par notre recherche. La bibliothèque de l’université Rutgers (New Jersey) a organisé une journée d’études pour notre venue, ce qui nous a permis de faire un exposé sur les bibliothèques françaises, notre métier et nos fonctions.
- parmi les 9 bibliothèques municipales, 5 grandes BM (dont l’une comprend une importante bibliothèque de recherche) et 4 bibliothèques municipales de taille moyenne ;
- parmi les 7 bibliothèques universitaires, 3 relevant d’une université privée, 4 d’une université publique ;
- parmi les 17 bibliothèques visitées, 3 sont situées à l’Est, 5 dans l’Illinois et l’Indiana, 9 à l’Ouest.
Nous avons pu en outre rencontrer plusieurs personnes-ressources qui, dans des domaines différents, ont enrichi notre recherche. Il s’agit de :
- John W. BERRY, président de l’American library association, Michaël DOWLING, directeur du Bureau des relations internationales de l’ALA, Mary Jo LYNCH, responsable des statistiques.
- Mrs MAACK, professeur au Department of information studies à l’UCLA.
- Evan READER, directeur du Systemwide electronic information resources de la California State University.
1.3 Liste des établissements visités (par ordre chronologique)
Queens Borough Public Library New York, NY Grande BM New York Public Library New York, NY Grande BM AS Alexander Library (Rutgers University) New Brunswick, NJ BU, Université publique Visite du siège de l’American Library Association Chicago, IL Chicago Public Library Chicago, IL. Grande BM University of Illinois at Chicago Library Chicago, IL. BU, Université publique Regenstein library, University of Chicago Chicago, IL. BU, Université privée St Joseph County Public library South Bend, IN BM, taille moyenne University of Notre Dame library South Bend, IN BU, Université privée San Francisco Public Library San Francisco, CA Grande BM University of California Library, Berkeley San Francisco, CA. BU, Université publique City of Palo Alto Public Library Palo Alto, CA BM, taille moyenne The City of Mountain View Public Library Mountain View, CA. BM, taille moyenne The Getty Research Institute Library Los Angeles, CA Bib. de recherche Santa Monica Public Library Santa Monica, CA BM, taille moyenne Leavey library, Univ. of Southern California Los Angeles, CA BU, Université privée Los Angeles Public Library Los Angeles, CA Grande BM Lied Library, UNLV Las Vegas NV BU, Université publique
1.4 Tableau descriptif des bibliothèques visitées
Le tableau suivant donne des éléments chiffrés permettant de situer l’importance des bibliothèques :
- population à desservir : étudiants, habitants,
- personnel, collections,
- budget total, dépenses d’acquisition, en particulier pour les ressources électroniques.
Description Collections Budget dont
personnelDépenses
AcqDépenses Ress.élect % élect
/acquis.BIBLIOTHEQUES UNIVERSITAIRES (1) BERKELEY Univ.of California
publique. 28 500 étudiants
personnel bibliothèque 642 ETP9 millions vol. 3,4 millions AV
29,9 M$ 8,8 M$ entre 10 et 20 % UNIVERSITY of ILLINOIS CHICAGO
publique. 21 200 étudiants
personnel bibliothèque 273 ETP2,2 millions vol.
25 700 doc AV
9000 pér. en ligne14,5 M$
(2000/01)7 M$
(2000/01)1M$
(2000/01)14 %
(2000/01)UNIVERSITY of CHICAGO LIBRARY
privée. 10 500 étudiants personnel bibliothèque 336 ETP6,2 millions vol.
27 000 doc AV21,3 M$ 8M$ 1,1 M$ 14 % UNIVERSITY of NEVADA
LAS VEGAS
publique. 18 500 étudiants1,2 millions vol.
115 000 doc AV7,8 M$ (1998)
10 M$ (2002)3,4 M$ (1998)
4,3M$ (2002)0,33M$ (1998) 10 % (1998) UNIVERSITY NOTRE DAME (Ind)
privée. 10 200 étudiants2,6 millions vol.
18 000 doc AV15 M$ 5,8M$ 1,2M$ 21% UNIVERSITY RUTGERS LIBR. (NJ)
publique. 50 000 étudiants (2002) personnel bibliothèque 327 ETP4,6 millions vol. 17,6 M$ 4,8M$
8,3M$ (2002)1,23M$
(1999/00)
3M$ (2002)26%
(1999/00)
36% (2002)UNIV SOUTHERN CALIFORNIA LEAVEY
privée. 28 000 étudiants.6,7 M$
(2002)1,5 M$
(2002)22%
(2002)BIBLIOTHEQUES MUNICIPALES (2) CHICAGO (IL)
2 783 726 hab.
77 annexes,
598 ETP6 millions vol.
22 000 abts
233 900 audio
114 000 vidéos80 M$ 11,035 M$ 1,1 M$ 10 % LOS ANGELES (CA)
3 823 000 hab.
67 annexes, 1101 ETP5,9 millions vol.
13 500 abts77,33 M$ 7,7 M$ 1,5 M$ en 2002 NEW YORK (NYPL)
3 070 300 hab.
85 annexes
2 500 ETP18,73 millions vol.
84 577 abts
1,563 million aud.
161 039 vidéos194,216 M$ 25,5M$ 7,386 M$ 11 M$ (2002)
29 % QUEENS (NY)
1 951 598 hab.
1 242,41 ETP9,589 millions vol.
10 117 abts
655 346 audio
163 961 vidéos77 M$ 10,98 M$ SAN FRANCISCO (CA)
801 400 hab.
26 annexes
612,47 ETP2,2 millions vol.
11 923 abts
88 000 audio
44 650 vidéos47,2 M$
52,48 M$
(2001-02)4,24 M$
5,6 M$
(2001-02)0,439 M$ 0,476 M$
(2001-02)10%
8,5 %
(2001-02)MOUNTAIN VIEW (CA)
76 000 hab
59,75 ETP263 300 vol.
600 abts
10 800 audios
5 400 vidéos3,877 M$ 0,387 M$ 70 500 $ 18 % PALO ALTO (CA)
61 500 hab.
5 annexes
55,56 ETP238 600 vol.
952 abonnts
35 114 audios
9 227 vidéos4,45 M$ 0,514 M$ 0,144 M$ 28 % S. JOSEPH County libr. (In)
167 500 hab.
8 annexes
127,93 ETP529 000 vol.
2 923 abts
57 600 audios
28 000 vidéos9,25 M$
12 M$
(2002)1,86 M$
1,8 M$
(2002)0,165
0,121M $ (2002)9 %
7%
(2002)S. MONICA (CA)
96 500 hab.
3 annexes
94,8 ETP378 000 vol
1 108 abts
20 700 audio
9 700 vidéos6,3 M$ 0,688 M$ NA
0,13M$
(BD) 2002Entre 22% et 26 % (1). Sauf indication contraire, les chiffres tirés de l’enquête de l’ARL, ccorrespondent à 1999-00.
(2). Sauf indication contraire, les chiffres, tirés de l’enquête statistique nationale du NCES, sont ceux de l’année fiscale 2000.
2.1 Les sources de financement
L’investissement massif dans les nouvelles technologies participe depuis plusieurs années au fonctionnement des bibliothèques dont il constitue l’un des principaux moteurs de développement. Le slogan choisi par l’American Library Association (ALA) et décliné dans toutes ses campagnes " @ your library " est à cet égard révélateur. Cette tendance forte répond à la fois aux souhaits des bibliothécaires, pour qui la réduction de la fracture digitale (" digital divide ") s’inscrit dans une tradition de service aux catégories sociales défavorisées et à l’attente d’un public très demandeur. A ces titres divers, les bibliothèques ont fortement bénéficié de l’attention des pouvoirs publics. Un observateur superficiel pourrait être surpris de voir comment, dans ce pays réputé pour ses positions libérales, un système de subventions puissant et efficace a permis d’atteindre rapidement des objectifs considérés comme prioritaires. Après une série d’enquêtes, intitulées Falling through the net, dénonçant la disparité entre ceux qui ont accès à l’Internet, et ceux qui en sont privés (les " have and have not "), la dernière étude réalisée par le U.S. Department of Commerce annonce ainsi fièrement que la fracture digitale est en voie de disparition1.
2.1.1 Les subventions du gouvernement fédéral et des Etats
Dans la mesure où la bibliothèque fait partie des lieux qui permettent d’étendre l’usage de l’informatique, les subventions fédérales, mais surtout régionales ont très rapidement appuyé l’équipement des établissements. Plus de 99 % des établissements de lecture publique (sans parler bien sûr des bibliothèques universitaires) offraient déjà en 2000 l’accès public à Internet et à des ressources électroniques.
L’action des bibliothèques centrales (" State library agencies "), qui ont en charge le développement des bibliothèques de leur territoire - scolaires, publiques, universitaires…- et qui administrent les fonds fédéraux accordés sous l’égide du Library Services and Technology Act (LSTA)2 est en bonne partie consacrée au développement informatique des bibliothèques3. Ces bibliothèques centrales sont très impliquées dans la mise en place de réseaux, de catalogues collectifs - souvent via Internet – les rétroconversions et l’établissement de bases de données. Elles financent matériels, accès à Internet et formation, soutiennent les adhésions aux consortiums, payent les abonnements aux services de OCLC (Online Computer library center). Elles souscrivent globalement à des ressources électroniques qu’elles redistribuent à l’ensemble de leur aire géographique. En 2000, elles ont ainsi dépensé plus de 32,4 millions de dollars pour des licences4.
Alors qu’en France, chaque ministère possède en règle générale son propre système de subventions - le Ministère de la Jeunesse et de l’Education pour les bibliothèques universitaires, le Ministère de la Culture et de la Communication en direction des bibliothèques municipales et départementales, pour ne citer que l’essentiel – il est remarquable de constater que, si les " State library agencies " fournissent ces ressources électroniques à toutes les bibliothèques publiques de leur territoire, deux tiers d’entre elles en usent de même avec les bibliothèques académiques de leur Etat. Ainsi INSPIRE5, la bibliothèque virtuelle de l’Indiana, composée d’un bouquet de bases de données et autres ressources digitales, dont le financement est assuré par l’Indiana State library – financement mixte fédéral/ Etat -, est-elle accessible à tout résident de l’Indiana, dans tous types de bibliothèques, à moins qu’il ne préfère la consulter depuis son fauteuil et son ordinateur personnel.
La California State Library pilote des activités multiples, aide les opérations d’informatisation (dont celle du catalogue collectif MELVYL de l’University of California). Elle a mis en place un programme intitulé Library of California (LoC), destiné à encourager le travail coopératif quel que soit le type de bibliothèque concerné6 : jugeant que le coût de l’information électronique nécessite un partage, elle subventionne à travers ce programme les consortiums de l’Etat pour leurs achats groupés de ressources électroniques, les numérisations de collections patrimoniales, les services de référence en ligne coopératifs ; un accord conclu avec la California Digital Library (CDL) met à la disposition de tous les Californiens le contenu d’un énorme réservoir constitué par les puissantes bibliothèques académiques publiques de l’Université de Californie (en particulier une base de données de 860 000 périodiques, et des collections numérisées d’archives).
2.1.2 Les financements municipaux. Le mécénat
Le budget des bibliothèques municipales provient évidemment pour l’essentiel des villes. La part des ressources allouées par les Etats et le gouvernement fédéral est estimée en moyenne à 13% pour les premiers et 1% pour le second, 9% étant apportés par d’autres sources dont le mécénat, les droits d’inscription et amendes (chiffres 2000). A noter que la faible part des ressources propres s’explique par le principe quasi général de gratuité. En ce qui concerne plus particulièrement les acquisitions électroniques, les 9 046 bibliothèques recensées ont dépensé au total 70 millions de dollars en 20007.
Le mécénat ne s’est pas fait faute d’offrir son aide dans le cadre de l’effort national pour combler le fossé digital entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas accès à la technologie. La fondation " Bill and Melinda Gates " a fait sienne une cause si généreuse et a équipé nombre d’établissements, en commençant par les Etats les plus dépourvus (Alabama, Arkansas, Florida, Louisiana, Mississipi). Elle a fourni matériel et logiciels, ainsi qu’une formation des bibliothécaires et une aide en ligne, le tout fort apprécié8. L’apport de matériel était calculé sur la base du taux de pauvreté de la zone considérée (10 % minimum) et du nombre d’habitants.
Les universités, de leur côté, ont consacré depuis 1992 de gros budgets à la documentation électronique, dont la croissance est géométrique. Les bibliothèques des universités publiques peuvent, on l’a vu, bénéficier de subsides des Etats, comme dans le New Jersey et l’Indiana, à charge pour elles d’offrir sur place leurs collections et leurs services à tous les résidents de l’Etat.
2.2 Données budgétaires *
Les montants alloués aux ressources électroniques ne cessent d’augmenter, même si les bibliothèques se plaignent de coupes budgétaires générales, dues au 11 septembre et au ralentissement de l’économie. Les achats de documentation électronique ne semblent pas en souffrir, mais font l’objet d’examens attentifs. A New York, ville particulièrement touchée par la baisse de ressources, la New York Public Library surveille le prix de ses acquisitions, fait la chasse aux doublons et aux redondances à l’intérieur de la bibliothèque. Elle évalue les acquisitions électroniques en fonction de l’usage réel, en calculant le coût par connexion (division du prix par le nombre de connexions). On notera par ailleurs qu’à Chicago, où l’on s’inquiétait à la Bibliothèque municipale de ne pouvoir renouveler tous les abonnements électroniques faute d’argent, les fournisseurs, sans doute sensibles à la loi de l’offre et de la demande, ont offert de baisser leurs tarifs dans de grandes proportions, ce qui pose la question du prix réel des choses.
Les bibliothèques municipales consacrent à présent en moyenne 10 % de leur budget d’acquisition à ce type de ressources, et jusqu’à 20 ou 25 % chez les plus motivés, comme la bibliothèque municipale de Santa Monica (Californie)10. Dans les BU, ce pourcentage est plus élevé : les bibliothécaires l’estiment entre 15 à 20%, mais il s’élève à 22 % en 2002 à Leavey Library et à plus de 30% dans une université comme Rutgers. De son côté l’Association of Research libraries (ARL) évaluait à 12,9% en moyenne le pourcentage des dépenses électroniques de ses membres pour 1999/2000. Leur montant atteignait ainsi 1,2 millions de dollars à l’université Notre Dame (Indiana) en 1999/2000 selon les statistiques de l’ARL, et 3 millions de dollars en 2002 à l’université Rutgers (NJ) selon l’estimation plus récente qui nous a été donnée sur place. Ces chiffres, difficiles à établir puisque les coûts des abonnements papier et électronique sont rarement distingués, paraissent probablement sous-estimés11.Il faut y ajouter les accès et autres souscriptions, gratuits pour les bibliothèques parce que négociés en bloc par les " State library agencies ". Les statistiques publiées sont vite obsolètes dans une réalité en plein bouleversement : les données nationales publiées par le NCES pour les bibliothèques académiques datent de 1998. L’hypothèse probable, selon les collègues américains, est que la montée en charge va se poursuivre, et que les prix ne prendront plus pour base les collections papier, mais la version électronique.
L’omniprésence des collections électroniques est un phénomène frappant, dans les BU comme dans les bibliothèques municipales, y compris de très moyenne importance. La bibliothèque de Palo Alto, petite ville de la Silicon Valley, dispose ainsi de 7 bases de données, dont 5 sont accessibles à distance pour les inscrits.
2.3.1 Bases de données et périodiques électroniques
Les souscriptions sont essentiellement constituées de journaux plein texte et de bases de données bibliographiques. A titre indicatif, l’Université de l’Illinois offre 9000 e-journals dans son catalogue en ligne et l’Université Rutgers 7000 titres, ce qui n’inclut pas des titres compris dans les " packages ".
Dans les bibliothèques publiques, priorité est donnée aux domaines très consultés par les usagers : la santé, les affaires, l’éducation, les biographies. On sert les différentes communautés : Mountain View a souscrit une base en espagnol ; la bibliothèque de Queens s’intéresse aux bases en caractères non latins pour desservir la population cosmopolite qui la fréquente. La politique est aussi parfois de ne pas multiplier les bases de données pour ne pas désorienter le public.
En règle générale, les bibliothèques s’efforcent de répondre, dans la mesure du possible, au souhait des usagers : repérer les références bibliographiques qui les intéressent et lire dans la foulée le texte intégral des articles correspondants.
Les cédéroms, considérés comme une étape intermédiaire (" a nightmare to maintain ", selon les collègues du Getty Museum), sont partout en voie d’abandon au profit d’accès en ligne, pour des raisons de commodité technique. Sont uniquement gardés sous ce format les bases très spécialisées et les Publications Officielles, qui n’existent que sur ce support.
Rares sont les bibliothèques qui proposent le prêt du dispositif technique (tablettes) à leur usagers12. L’expérience a été tentée à la Chicago Public Library en juillet 2001 et s’est soldée par un relatif échec. Neuf Rocket e-books ont été mis en circulation, contenant chacun 5 titres, et dédiés à un genre (fiction, biographie, SF, récits d’aventure, MH Clarke,…). Après un succès de curiosité auprès du public adulte, la demande s’est raréfiée13. Quant au public adolescent, il n’a pas été séduit par cet objet qui ne servait à rien d’autre qu’à lire !
Dans la plupart des cas, l’offre se limite donc aux fichiers électroniques. Les e-books sont consultables en ligne ou déchargeables pour un temps limité sur l’ordinateur de l’usager. La plupart des bibliothèques que nous avons visitées avaient contracté un abonnement auprès de la firme netLibrary14, directement ou par l’intermédiaire d’un consortium. Il s’agissait soit d’un achat ferme, soit d’un leasing. Dans tous les cas, le nombre d’accès est limité, en général à un seul, ce qui signifie que personne ne peut accéder à la consultation d’un titre donné si ce même titre est déjà en lecture. netLibrary propose un catalogue de titres numériques dont les droits ont été négociés avec les éditeurs : soit, en mars 2002, une collection de 33.000 e-books commerciaux auxquels s’ajoutent plusieurs milliers de e-books gratuits relevant du domaine public. La firme a rencontré un certain succès auprès des bibliothèques, qui ont constitué son principal marché, et l’inquiétude a été vive lorsqu’elle a fait faillite en novembre 2001. La reprise de netLibrary par OCLC a été accueillie avec une grande satisfaction par ses clients, qui en attendent des propositions plus conformes à leurs besoins, tant pour les titres proposés que pour les procédures d’accès.
2.3.4 Les numérisations locales
Dans un pays encore jeune, les bibliothèques universitaires et publiques ont souvent à cœur de constituer un fonds patrimonial (" special collections "), en relation avec le passé du lieu. Conservées avec beaucoup de soin – certaines BU possèdent des ateliers de restauration, comme à l’UNLV par exemple - ces collections locales, qui comportent de nombreuses archives et de photos, ont commencé à être digitalisées. Les documents sont souvent numérisés en mode image, la recherche s’effectuant uniquement sur les métadonnées.
Ainsi, Rutgers, qui s’enorgueillit d’avoir recueilli l’essentiel des documents retraçant l’histoire de l’Etat, mais aussi de posséder une belle collection de livres anciens, de manuscrits, et de documents spécialisées dans l’histoire du travail et des femmes, a entrepris la digitalisation de ces fonds. L’UNLV a fait de même avec ses documents sur " Early Las Vegas ". La BM de Palo Alto a prévu de numériser les nécrologies, très consultées pour l’établissement de généalogies. A la bibliothèque Leavey de l’USC, les opérations sont souvent réalisées en partenariat avec des sociétés savantes ou des associations (American Automobile Association de Los Angeles, la California historical society, la Chinese historical society). Là aussi, les documents sont scannés, généralement en mode image pour des raisons de temps, avec des metadata permettant l’accès et le tri. La bibliothèque de l’université de l’Illinois a numérisé une collection de diapositives dans le domaine de la pathologie (matière obligatoire dans le cursus des médecins), en collaboration avec les enseignants pour la vérification des diapos et la rédaction de textes de commentaires15. Elle mène un autre projet sur un fonds d’archives concernant les " Settlements houses " (un système d’aide sociale aux immigrants de la fin du XIXe). Les photos sont numérisées en priorité, pour des raisons de conservation et de consultation. La bibliothèque se soucie également de la conservation des données locales créées par l’université, par exemple des e-mails, des notes du chancelier….
Ces documents numérisés sont, semble-t-il, très appréciés des usagers. A Leavey, qui a dû justifier auprès de sa tutelle les dépenses engagées, l’hypothèse a été heureusement confirmée par les statistiques de consultation du site web, puisque cette ressource occupe la première place pour la consultation. Le choix est actuellement opéré par le directeur des bibliothèques et le doyen responsable des bibliothèques. Il est prévu de mettre en place un comité mixte de sélection avec les enseignants. La plupart du travail de numérisation est fait en interne, dans un laboratoire de l’université.
La numérisation des fonds patrimoniaux est un mouvement continu et progressif. Ce sont les seules ressources digitales que les bibliothèques se donnent pour mission d’archiver.
2.4.1 Le règne des consortiums
Plus que jamais, l’union fait la force à l’ère électronique. Les bibliothèques adhèrent couramment à plusieurs consortiums, qui négocient pour elles les prix et les conditions de licence de leurs acquisitions numériques. La bibliothèque de San Francisco, par exemple, adhère actuellement à deux consortiums, et compte participer à deux autres. La majorité des achats des ressources électroniques passe souvent par ce biais. Dans une bibliothèque municipale comme Mountain View (Californie), les achats propres ne représentent que 4000 $ sur 32.000 $/an. Le poids des consortiums est jugé indispensable pour faire pression sur les vendeurs.
Les bibliothèques peuvent aussi souscrire directement, lorsqu’il n’y a pas d’intérêt à passer par le consortium, ou s’il s’agit de BD spécialisées. Les bibliothèques universitaires réparties sur plusieurs campus, parfois distants, et qui couvrent des disciplines particulières, effectuent une partie de leurs achats sur budget propre. San Francisco ajoute à ses souscriptions groupées les ressources spécialisées achetées par les départements sur les budgets qui leur sont alloués par l’établissement. La bibliothèque du Getty Museum, quant à elle, réalise les trois quart de ses achats via un consortium (SCELC, Statewide California Electronic Library Consortium), mais achète séparément les bases de données qui lui paraissent indispensables, même si elles n’intéressent que quelques chercheurs. Elle a la chance de disposer des bases de données bibliographiques produites dans l’enceinte du Getty par le Research institute.
D’autres estiment que leur réseau est tellement important qu’il constitue un consortium à lui seul et qu’il est plus intéressant de traiter directement avec les fournisseurs : c’est par exemple le cas des bibliothèques publiques de New York et de Queens, ou de la California State University (CSU), forte de ses 23 campus et de ses 350.000 étudiants.
2.4.2 Coopération et unification
La composition de ces innombrables consortiums est variable, rassemblant souvent BM et BU dans un système de coopération très ouvert, qui est fonction de l’intérêt, parfois ponctuel, que chacun y trouve. Ces groupements d’achat, plus ou moins étoffés, régionaux ou plus vastes, proposent à l’occasion divers services. Ainsi BALIS (Bay Area Library and information system), un petit consortium de voisinage en Californie, au budget d’un peu plus d’1 M$, accueille 9 membres, toutes des bibliothèques municipales proches, tandis que le Golden Gateway Library system, qui n’arrête pas de s’étendre (159 membres), attire des bibliothèques de toutes sortes, académiques, publiques, scolaires, spéciales… Les consortiums peuvent être très fortement organisés comme le CIC (Committee on institutional cooperation), qui rassemble 12 grandes universités du Middlewest16, et emploie du personnel responsable des négociations, dont un avocat. Autre exemple : NERL (North East research libraries), un important consortium comprenant de prestigieuses universités, dont Princeton, Cornell, Yale, MIT, ou Notre Dame et Rutgers.
Dans les bibliothèques universitaires, comme à Rutgers (New Jersey) ou à Chicago (University of Illinois), les collègues affirment que l’organisation des achats de documentation électronique a encore contribué à unifier la gestion pour l’ensemble des campus. A Rutgers, qui fonctionne de fait comme un mini consortium, les différents campus ne peuvent d’ailleurs pas acheter individuellement. ce qui pose parfois problème avec les fournisseurs, à qui il faut bien faire comprendre que, même avec trois localisations, l’abonnement est unique. A la CSU (California State University), le service Systemwide Electronic Information Resources, animé par une équipe de six personnes, regroupe 90% des achats des 23 campus et permet des économies substantielles. On est loin de la politique de clochers documentaires qui sévit souvent dans nos universités françaises. En cette matière plus encore qu’en documentation classique, la balkanisation est considérée comme contre-productive.
Le choix et l’évaluation sont effectués classiquement par les " reference librarians ", au sein de l’établissement ou des consortiums, suivant les modalités choisies. Dans les consortiums d’une certaine importance, les comités de " reference librarians " sont constitués de représentants des établissements adhérents, avec participation tournante. Au SCELC par exemple, il comprend 20 bibliothécaires, représentatifs des différents types de bibliothèques adhérentes. Ces comités sont pilotés par des salariés du consortium, qui ne sont pas forcément des professionnels des bibliothèques.
Il existe parfois dans les BU des comités mixtes réunissant des représentants des facultés et des bibliothécaires-acquéreurs, présidés par un membre de la faculté. Les gros établissements disposent de services juridiques qui affinent les contrats. Avant décision définitive, les BD sont testées, que ce soit en local - souvent via l’intranet de l’établissement - ou au niveau du consortium avec l’organisation régulière de journées de rencontre avec les fournisseurs.
2.5 Relations commerciales. Les vendeurs2.5.1 Les rapports commerciaux
Les négociations s’effectuent essentiellement avec les grossistes ou éditeurs (Ebsco, Elzevir, ProQuest…). Les rapports se sont assainis : les vendeurs sont moins nerveux à l’idée que leurs données puissent être disséminées sans précaution par les bibliothèques ; les bibliothèques ne sont plus forcément persuadées qu’elles vont être poursuivies par les vendeurs et assignées en justice ; les relations se sont normalisées et deviennent celles du marché. Demeurent quand même quelques effets de surprise, comme l’heureuse négociation de la bibliothèque municipale de Chicago, déjà évoquée, avec des vendors cassant spontanément leur prix, car redoutant sans doute de perdre un bon client. A l’inverse, les exigences exagérées de ProQuest face à la NYPL sont vraisemblablement dues à un vrai désir de décourager une bibliothèque dont l’énorme lectorat présente trop de risques (cf. infra, 3.1.1). Actuellement, si les bibliothèques ne peuvent renoncer quoi qu’il en soit aux achats de ressources électroniques, elles pourraient être conduites à faire pression en agitant la menace de désabonnements. Menace réelle, mais moyen de pression peut-être illusoire puisqu’il se trouve toujours d’autres bibliothèques pour payer.
Les relations restent problématiques pour plusieurs raisons. Les vendeurs gardent la maîtrise de l’offre, qu’ils peuvent modifier du jour au lendemain, sans prévis ni indemnité. C’est ainsi, racontent amèrement les collègues de la NYPL, que le New York Times a supprimé de la version électronique du journal, brusquement et sans avertir personne, tous les articles des écrivains indépendants " freelance " dont ce journal avait omis de négocier les droits. Par ailleurs les fournisseurs ont la main sur les statistiques de consultation, ce qui ne satisfait en rien les bibliothèques (voir 3.1 Les statistiques). La loi UCITA (Uniform Computer Information Transactions Act), si elle était adoptée progressivement par tous les Etats, constituerait une menace latente en donnant une très grande liberté d’action aux éditeurs et fournisseurs de données électroniques, et en restreignant les droits des utilisateurs17.
2.5.2 Les bases de négociation
Cependant, devant les demandes réitérées des bibliothèques et poussés par le désir de rester compétitifs vis-à-vis de leurs concurrents, les fournisseurs finissent par accepter des conditions sur lesquelles ils n’auraient pas cédé auparavant, par exemple l’accès à distance, maintenant couramment inséré dans les contrats. Pour la bibliothèque du Getty, toute personne accréditée doit pouvoir accéder aux ressources partout où elle se trouve. L’exigence est identique pour la communauté universitaire d’une bibliothèque, comme celle de Rutgers. En échange, la bibliothèque s’est engagée à assurer convenablement la sécurité.
Quelques refus peuvent concerner les journaux locaux, qui craignent trop de perdre leur clientèle locale : ainsi en est-il du South Bend Tribune (Indiana), qui s’oppose à toute transaction sur l’accès à distance. Ailleurs, on reste dans les limites du raisonnable : si tous les habitants du New Jersey peuvent théoriquement avoir accès à la bibliothèque et aux ressources électroniques d’une université d’Etat comme Rutgers, dans les faits les usagers doivent venir les consulter sur place, ce qui suppose de leur part une réelle motivation.
Les bibliothèques les plus importantes, comme celles de Chicago, de Queens ou la NYPL préfèrent mener les négociations sur la base du nombre d’accès simultanés, de l’utilisation réelle, plutôt que sur celle du nombre d’utilisateurs potentiels (adresses IP). Ce dernier mode de calcul, qui prend en compte toute la population à desservir y compris les enfants, pourtant non concernés, les défavoriserait complètement. C’est aussi la raison qui les pousse à se passer de l’intermédiaire d’un consortium. La Bibliothèque municipale de San Francisco a pensé trouver une bonne formule en négociant sur la base du nombre de prêts avec l’un de ses fournisseurs, mais le dynamisme de la bibliothèque a généré des effets pervers, le nombre de prêts ayant beaucoup augmenté.
2.6 Articulation papier/électronique
Classiquement, les BD acquises en priorité sont celles qui étaient déjà très utilisées sous forme papier. A la section " business " de la BM de Chicago, dont les collections électroniques sont remarquables, on cherche systématiquement à se procurer en ligne ou sur cédérom les documents imprimés très demandés, s’ils sont disponibles à un prix raisonnable.
Les périodiques sont souvent proposés sous les deux formes par les vendeurs. Jusqu’ici la version électronique était offerte en complément de l’abonnement papier, gratuitement ou avec un léger surcoût. De plus en plus, les vendeurs disjoignent les deux formats, et proposent maintenant la version électronique en abonnement séparé, ce qui dénote une évolution des mentalités. Les fournisseurs, qui faisaient auparavant leurs bénéfices sur le papier, commencent à envisager de les réaliser aussi bien sur l’électronique, dont l’usage se généralise. A la California State University, on estime pourtant que les bibliothécaires ne sont pas encore prêts à s’engager dans le tout électronique, notamment à cause du problème de l’archivage , et que d’autre part les éditeurs ne lâcheront pas tout de suite le papier, qui continue à représenter l’essentiel de leurs revenus. Mais l’évolution se produira dans les dix années à venir. Pour les bibliothécaires de l’université Notre Dame, il faudra de toute manière faire un choix, ne serait-ce qu’en raison de problèmes budgétaires. Le son de cloche est identique à Berkeley où l’administration pousse aux souscriptions électroniques, plus économiques et moins coûteuses en espace, au détriment du papier.
2.6.2 Faut-il dupliquer les collections ?
Dans certains cas, on duplique le papier et l’électronique, soit pour répondre au souhait des utilisateurs, soit pour des raisons de conservation. Dans les bibliothèques municipales, la pratique est de doubler, voire de tripler les collections de périodiques locaux, car on n’exclut pas forcément une collection de conservation sur microfilm. Sauf exception, comme la New York Public Library, les bibliothèques ont plutôt tendance à ne conserver sur papier que les périodiques les plus importants, très utilisés, ou plus généralement ceux qui se prêtent difficilement à la consultation électronique. A Santa Monica, les titres cités sont : Vogue, le New Yorker, Times, le Saturday Evening Post… dont les collections sont reliées. En revanche, on abandonne la conservation de certains titres sur papier compris dans les abonnements électroniques.
Dans les bibliothèques universitaires ou de recherche, dans les grosses bibliothèques municipales, on organise la conservationdes imprimés. Les collections disponibles en libre accès restent extrêmement importantes, surtout dans les BU où le public a accès aux magasins, et même aux compactus. La bibliothèque Lied de l’Université de Las Vegas a été jusqu’à introduire à l’intérieur de son bâtiment un stockage informatisé en rayonnages de grande hauteur, avec une capacité de 600 000 milles volumes. Les bibliothèques de dépôt fleurissent à l’extérieur, au Getty, à Chicago ou à Rutgers, avec des navettes régulières. A Berkeley, on met aussi en place une politique commune de conservation partagée en cas d’achat groupé papier / électronique. Car même les grands entrepôts finissent par devenir très pleins.
En revanche, une université comme celle de l’Illinois pense sérieusement à abandonner le papier, en arguant que beaucoup de périodiques scientifiques ne sont plus accessibles que sous forme électronique. La plupart des bibliothèques essayent de maintenir un équilibre, en s’appuyant sur les besoins et les habitudes des utilisateurs pour le maintien des collections imprimées. Une partie des usagers trouvent en effet le confort d’utilisation inférieur avec l’électronique. A Notre Dame, les secteurs des affaires (" business "), et de la chimie sont considérés comme les plus ouverts aux nouveaux supports, les plus rétifs étant les mathématiques et les sciences humaines (" humanities "). Mais le malaise est général parmi les bibliothécaires, conscients d’endosser ainsi une grosse responsabilité.
En règle générale, les bibliothèques ne conservent rien de ce qu’elle acquièrent commercialement. Elles ne se sentent pas responsables de la conservation, et considèrent qu’elles ne sont aucunement armées pour s’en occuper. Même dans le cas où le fournisseur accepte que les données soient déchargées localement, les bibliothèques n’ont pas en réalité les moyens financiers et techniques de les maintenir.
Les professionnels, y compris dans les gros établissements comme Berkeley, ne tiennent pas à s’en occuper, et pensent qu’il s’agit en effet d’un sujet de préoccupation (voir supra 2.5.1 l’affaire de la suppression des articles du New York Times). Ils se reposent sur l’action d’organismes ou de structures d’envergure nationale ou régionale (" third party "), telles que la Library of Congress, OCLC qui pourraient récupérer par exemple les données des société privées en faillite. Ils fondent leurs espoirs sur des projets nationaux du type JSTORE ou sur l’archivage réalisé par des sociétés savantes comme l’American chemical society. La coopération doit entrer en jeu, soit au sein de consortiums, soit grâce à des opérations montées en partenariat privé/public. L’ICOLC (International coalition of library consortia)18 milite en faveur d’une collaboration entre éditeurs et bibliothèques sur le sujet.
Les bibliothèques, qu’elles soient universitaires ou publiques, se préoccupent avant tout de leurs données locales, qu’elles numérisent en priorité pour des raisons de conservation et de diffusion, et qu’elles ont à cœur d’accroître régulièrement (Cf 2.3.4).
2.8 Peut-on désormais parler de politique de développement des collections ?
Le concept de développement des collections n’est pas totalement abandonné, mais il est difficilement adaptable aux acquisitions de ressources électroniques dans le cadre des consortiums, qui effectuent leur sélection de manière globale et laissent peu d’espace aux choix individuels. Le nombre d’accès (autrement dit la politique d’exemplarisation) comme la possibilité d’accès à distance sont négociés sur des critères largement économiques.
La notion de collection est attaquée et remise en cause de diverses manières. D’abord il ne s’agit plus de posséder mais d’accéder. La collection, par le jeu de l’action des consortiums et des agrégateurs, a moins de stabilité, d’autant que la bibliothèque n’a plus vraiment la maîtrise des contenus. L’acquisition en lots mouvants (" package "), actuellement dominante, rend difficile, sinon impossible de graver dans le marbre une politique documentaire. Même lorsque la bibliothèque procède directement à ses achats, elle passe par les agrégateurs et acquiert des lots de périodiques ou bases de données qui excèdent ce qu’elle était au départ volontaire pour acheter. Le modèle dit " all you can eat buffet " [buffet à volonté] permet à la bibliothèque de faire bénéficier ses lecteurs d’une offre foisonnante. Il est à l’opposé du choix raisonné de titres qui prévalait jusqu’à présent, s’appuyait sur une réflexion et justifiait la formalisation de la politique d’acquisition et d’un plan de développement des collections.
Les recouvrements entre les différentes souscriptions, souvent dues aux changements constants dans la composition des " packages ", semblent inévitables, alors que la différence d’interface ne suffit pas forcément à justifier les coûts. A la St Joseph County Public Library (South Bend), par exemple l’abonnement au South Bend Tribune est accessible par un abonnement direct et également par un " Indiana package " fourni par ProQuest. Les contenus sont très mobiles, en fonction des accords passés entre les agrégateurs et les éditeurs du titre original. Rapidement, il devient difficile pour la bibliothèque de tenir à jour une liste des titres auxquels elle donne accès avec leur état de collection. Ce problème est tellement général et important qu’il a suscité l’arrivée de solutions proposées par des firmes extérieures comme Serial solutions19. Les gros établissements trouvent alors plus rentable et plus efficace de faire appel à leurs services.
2.8.2 Casser le système des " packages "
Une tentative du consortium CSU pour casser le système des packages et faire son propre choix (JACC, ou Journal Access Core Collection) s’est soldée par un échec : seul EBSCO aurait accepté mais le prix était trop élevé pour que l’opération soit intéressante. Une évolution est cependant en cours vers davantage de cohérence, les vendeurs ayant tendance à proposer des regroupements par sujets (clusters). Du reste, les bibliothécaires constatent parfois avec un certain dépit que des titres acquis involontairement remportent un vif succès auprès de leurs usagers, ce qui jette un doute sur la validité de leur politique d’acquisition préalable.
A la bibliothèque de l’Université d’Illinois à Chicago, on estime pourtant que la notion de politique d’acquisition n’a pas complètement disparu : la bibliothèque choisit de s’abonner à un lot de périodiques qui correspondent à ses besoins, les titres supplémentaires compris dans cette offre groupée sont considérés comme des extra. On peut aussi imaginer que l’arrivée probable du modèle " pay by the drink ", selon l’expression imagée employée par l’ICOLC, où l’on paiera uniquement ce que l’on consomme, changera la donne ou achèvera de ruiner toute tentative pour donner un sens nouveau à la politique d’acquisition.
L’offre actuelle se caractérise par une homogénéité grandissante d’une bibliothèque à l’autre, conséquence probable des achats groupés réalisés au niveau d’un Etat. Cette banalisation paraît d’autant plus préoccupante que les achats de documents électroniques, en mobilisant une part de plus en plus importante du budget, peuvent déboucher sur une diminution des acquisitions très spécialisées. La même crainte surgit de la mise en sommeil, au niveau national, de la gestion des collections avec des outils de type Conspectus, du moins dans les grosses bibliothèques de recherche. Même si les bibliothèques de petite taille sont encouragées à analyser leurs collections au moyen d’une version simplifiée, cette nouvelle attitude a sans doute des effets pervers tels qu’une moindre couverture au niveau national pour des documents imprimés spécialisés (langues étrangères, tiers-monde).
Les documents rédigés à présent par les bibliothèques sont d’une autre nature. Ils s’appuient sur les contrats négociés et décrivent ce à quoi la bibliothèque a accès. Les bibliothèques font surtout preuve de pragmatisme : les nouvelles pratiques ne sont pas encore formalisées. Les bibliothécaires ont souvent le sentiment qu’ils sont encore dans une phase d’expérimentation, et pensent qu’il est encore trop tôt pour figer les politiques. A titre d’exemple, la responsable de la bibliothèque Leavey envisage de spécialiser ultérieurement ses acquisitions de e-books dans certaines disciplines, mais elle conserve pour l’instant une collection encyclopédique afin que les usagers puissent expérimenter ce nouveau support, quelle que soit leur spécialité. La bibliothèque de Santa Monica a établi très tôt une politique d’acquisition des documents électroniques qui au départ concernait uniquement les cédéroms. La California State University dispose elle aussi d’un document rédigé, dans la ligne de son effort pour définir une collection de base (" Core collection "). Dans les deux cas, il s’agit plutôt de principes généraux : Santa Monica renvoie pour les contenus à sa Selection policy, qui est un document de politique générale, et à sa Collection development policy, qui précise les moyens de mise en œuvre ; la CSU précise les règles de décision20, met en avant l’étendue de la couverture, les possibilités de recherche, l’accès à distance, les facilités d'utilisation, la formation offerte, l’existence d’index… et même la flexibilité commerciale du vendeur.
3. Quelle mesure de l’usage ? Evaluer la réponse des usagers
Comment évaluer le succès, ou l’absence de succès, de ces nouvelles ressources proposées par les bibliothèques ? Comment mesurer le taux de satisfaction d’usagers de plus en plus autonomes – autonomie vers laquelle tendent tous les efforts des bibliothécaires depuis bon nombre d’années, mais qui a des effets pervers, en contribuant à éloigner le public de l’institution et des professionnels ?
L’informatisation de plus en plus développée des bibliothèques devraient faciliter le recueil de statistiques. En fait, d’une manière générale, nous avons eu un certain mal à obtenir des chiffres précis, notamment en ce qui concerne l’usage des ressources électroniques.
3.1.1 Usage des bases de données
Comment mesurer objectivement la consultation des abonnements en ligne, qui ont partout pris le pas sur les cédéroms ? Les seules statistiques disponibles, celles des fournisseurs, font l’objet de vives critiques. Elles ne sont ni régulières, ni cohérentes et comparables, et tendent à refléter l’intérêt des prestataires. Ainsi, la société ProQuest a récemment voulu imposer à la NYPL un doublement de ses tarifs, après avoir affirmé, sans vérification possible, que les usagers de la bibliothèque avaient effectué l’année précédente 1 400 000 recherches dans les bases de données que diffuse la firme. Ceci a provoqué une rupture de contrat.
La plupart des bibliothèques n’ont pas les moyens de développer des statistiques en interne. Elles sont pour le moment impuissantes à imposer leurs vues et leurs demandes aux fournisseurs. Un travail est donc mené actuellement au sein de l’ARL (Association of Research Libraries) afin de définir une plate-forme de statistiques cohérentes, qui sera proposée à l’ensemble des fournisseurs. Ce projet, baptisé E-Metrics21 (Mesure of Electronic Resources) a déjà donné lieu à un rapport intermédiaire présenté à la conférence de l’ALA à Atlanta en juin 2002. Un groupe de bibliothèques, et des représentants des fournisseurs participent au projet. A partir de 2002, l’enquête nationale annuelle pilotée par le National Center for Education Statistics (NCES) mesurera l’usage des bases de données en ligne en s’appuyant sur les préconisations du rapport intermédiaire.
Certaines bibliothèques ont cependant développé des statistiques d’usage des bases de données – le plus souvent en comptabilisant l’activation des liens vers ces bases à partir des pages web de leurs sites – mais les données ainsi collectées sont rudimentaires. Il suffit en effet que l’usager clique sur un lien pour enregistrer une consultation, qu’il ait ou non réussi à se connecter. Rares sont les bibliothèques qui, comme la NYPL, ont le projet de mettre en place une interface afin de mesurer elles-mêmes l’usage de leurs bases de données.
En revanche, nous avons vu plusieurs exemples intéressants de mesures statistiques de l’usage des sites web. Le plus complet est le système mis en place par le Getty Museum Research Institute, lequel n’a pas hésité a embaucher une personne venue du secteur privé, qui se consacre à l’évaluation et à la promotion du site. Plusieurs types de statistiques sont produites, grâce à diverses techniques de mesure : analyse des logs (logiciel Netgenesis22) ; analyse de l’activité du site en temps réel, grâce au logiciel RtmetricsTM de la firme Auriq23.
La Queens Borough Public Library suit elle aussi avec beaucoup de précisions les statistiques d’usage de son site web, grâce au logiciel mycomputer24, dont elle s’est dotée en 2000. Toutes les pages sont indexées, ce qui permet de recueillir des données détaillées sur le nombre de visiteurs, les différents types de sessions, ou d’établir le hit parade des rubriques les plus appréciées du public. Des réajustements sont effectués pour modifier ou éliminer les pages non regardées et des BD peu utilisées. Ce logiciel, est utilisé depuis décembre 2000, ce qui permet d'ores et déjà des comparaisons entre 2001 et 2002.
Les bibliothèques conduisent volontiers des enquêtes générales de satisfaction auprès de leurs usagers. A la SIBL (Science Industry Business Library) de la NYPL, par exemple, la visite commence au " kiosque ", borne interactive qui offre une présentation de la bibliothèque, permet les réservations et propose une enquête de satisfaction en continu. D’autres bibliothèques, comme les bibliothèques municipales de Chicago ou de Santa Monica, procèdent tous les ans à une enquête auto-administrée, en demandant aux usagers de remplir un formulaire imprimé mis à disposition dans l’établissement. Les usagers sont aussi les payeurs, ce qui nous a été répété à satiété pendant notre voyage d’études, et ils en sont parfaitement conscients. A South Bend (Indiana), le montant de leur contribution au fonctionnement de la bibliothèque est précisément indiqué dans les feuilles d’imposition des taxes locales. Il est donc important de recueillir l’avis des usagers afin de répondre au mieux à leurs attentes… et d’obtenir leur soutien pour réclamer des subventions aux élus25.
Les enquêtes sociologiques de grande envergure sont plus rares, et elles ont avant tout une finalité pratique. Dix ans après avoir commandité une enquête à l’institut Galup, la NYPL en a réalisé une autre, à l’automne 2001, consacrée aux usagers de son réseau de lecture publique, en faisant appel à deux universitaires qui avaient déjà étudié les publics de ses bibliothèques de recherche. L’étude met en évidence un phénomène de multifréquentation des équipements, ce qui rejoint les conclusions d’autres enquêtes menées sur les usagers des bibliothèques de grandes métropoles (voir par exemple l’étude menée en 1998 sur la lecture publique à Paris26). Les chercheurs ont retenu l’origine ethnique comme une variable discriminante, chose évidemment impensable en France, et l’une de leurs principales conclusions est que les diverses communautés ont un usage différencié de la bibliothèque.
Une enquête est à l’étude à la BM de San Francisco. Le responsable du projet juge indispensable d’analyser la composition du public, qui a changé, alors que le profil sociologique des bibliothécaires est resté stable (féminin, européen...). Il rencontre une vive opposition de la part du personnel. Malheureusement, faute d’argent, il ne pourra faire appel à un consultant, et devra s’appuyer sur les bibliothécaires, ce qui revient, dit-il, à faire garder le poulailler par le renard !
Evaluer le succès des ressources électroniques
Les bibliothèques enquêtent plus ponctuellement sur l’utilisation de tel ou tel service ou secteur de la collection. L’informatique permet de multiplier les sondages en ligne, rapidement réalisés, et de surcroît particulièrement adaptés à l’évaluation de l’usage des ressources électroniques. Ce type d’enquête semble répandu dans le milieu universitaire, très demandeur de comptes rendus statistiques : étant donné les coûts, il est nécessaire de prouver que les services sont les meilleurs possibles et que les choix sont raisonnables. La bibliothèque de l’université Rutgers réalise ainsi régulièrement de petits sondages en ligne pour recueillir les appréciations du public sur tel ou tel service. On s’intéresse par exemple à l’usage des périodiques électroniques : les utilisateurs lisent-ils les articles directement à l’écran, ou procèdent-ils au préalable à une impression ? Ces sondages sont facilités par l’existence d’un modèle d’enquête adaptable, développé en local par un bibliothécaire de Rutgers. Les données sont récupérées sous Excel ou SPSS, un logiciel spécialisé de traitement d’enquête. On peut néanmoins penser que ces mini-enquêtes, administrées sur un échantillon limité27, sont peu représentatives.
Les enquêtes qualitatives sur l’usage des ressources électroniques sont également en vogue dans les bibliothèques universitaires. Il s’agit le plus souvent d’entretiens collectifs (focus groups) réalisés auprès d’universitaires et d’étudiants, éventuellement avec l’appui d’une société de service. Parmi les sept BU visitées, trois avaient eu recours à cette technique pour évaluer les pratiques et les attentes de leurs usagers en matière de ressources électroniques (BU de UNLV28, de l’University of Notre Dame, et de l’University of Illinois at Chicago). Selon les collègues de l’UNLV, des enquêtes particulièrement intéressantes dans ce domaine sont conduites à l’université de Virginie et à l’université de Washington à Seattle. Ces études aboutissent normalement à des recommandations pratiques.
La technique des " focus group " sert aussi à tester l’ergonomie des sites web. Au Getty Museum Resarch Institute, le responsable de l’évaluation et de la promotion du site réalise des tests d’ergonomie (usability tests) avec des petits groupes d’usagers sélectionnés par l’intermédiaire d’une société de service. On propose à ces groupes de travailler sur une partie du site et de le commenter. Le logiciel Camtasia de Techsmith29 permet d’enregistrer la discussion, de capturer les écrans au rythme de 5 écrans par seconde et d’enregistrer les mouvements de la souris. Les usagers ne sont pas filmés pour éviter le stress. Le site de la St Joseph County public library a fait l’objet d’une étude du même type. Un échantillon d’utilisateurs a testé son ergonomie, la clarté de sa terminologie… Au vu des résultats, le site a été corrigé. Il a ensuite fait l’objet d’une enquête de satisfaction, au moyen d’un questionnaire diffusé en ligne et sur papier. Les résultats de cette enquête n’étaient pas encore connus au moment de notre visite, mais il est prévu de modifier à nouveau le site en fonction des informations recueillies, puis de recommencer l’étude d’ergonomie, d’apporter de nouvelles modifications, etc. L’ambition des responsables est de mettre en place un processus itératif, afin de toujours mieux répondre aux demandes des usagers, et de leur proposer un site réellement " user centered ".
Au niveau national, diverses études sont en cours ou en projet. Nous en citerons simplement deux.
L’ARL, en collaboration avec la Texas A&M University, pilote une enquête en ligne intitulée Libqual+TM 30qui vise à évaluer la qualité des services offerts par les bibliothèques à travers le pays et à identifier les écarts entre les attentes des usagers et la perception qu’ils ont des services offerts. Trois mesures sont systématiquement effectuées pour chacun des services : " desired, perceived, and minimum expectations of service ". Les résultats devaient être exposés à la conférence de l’ALA en juin 2002. Les bibliothécaires sont eux aussi enquêtés et, pour l’une de nos interlocutrices, " l’intérêt de cette étude est aussi de comparer les opinions des usagers et des bibliothécaires sur les services proposés par les bibliothèques " (Wendy Starkweather, BU de l’UNLV).
Une enquête a été lancée en décembre 2001 par The Digital Library Federation (DLF, http://www.diglib.org), consortium de bibliothèques qui dépend du Council of Library and Information Resources (CLIR), association sans but lucratif dont le but est de " développer l’accès à l’information… comme un bien public " (" expand access to information, however recorded and preserved, as a public good "). Cette enquête, réalisée avec l’appui de la firme Outsell auprès d’étudiants et enseignants du supérieur, vise à étudier " Pourquoi et comment les usages de la bibliothèque changent " 31.
Il est difficile de dégager des tendances générales de ces diverses études, mais l’idée que les usages de la bibliothèque changent semble en effet largement partagée, que cette opinion s’appuie sur des résultats d’enquête, sur des faisceaux d’indices, ou sur de simples observations. Nous avons été nous-mêmes surprises par l’affluence modeste qui régnait dans la plupart des bibliothèques visitées. Certains établissements semblaient même surdimensionnés par rapport au nombre de personnes présentes sur les lieux. Il est vrai qu’il est délicat de tirer des conclusions d’une visite ponctuelle et que l’expérience quotidienne de l’afflux du public à la Bpi peut fausser le jugement !
Les bibliothèques académiques
L’année dernière, un article polémique intitulé " The deserted library 32 " a suscité émotion et débat. Il faisait état d’une désaffection des étudiants pour la bibliothèque universitaire. Des professionnels ont protesté, arguant, chiffres à l’appui, que ce tableau ne correspondait en rien à leur situation locale 33. Mais il est difficile vis-à-vis des tutelles d’admettre que la fréquentation est en baisse, raison pour laquelle certaines bibliothèques ne purgent jamais leurs fichiers d’inscrits. Parmi les collègues des BU que nous avons rencontrés, plusieurs ont admis franchement leur inquiétude devant la baisse des statistiques de l’établissement.
Certaines études montrent bien les transformations des pratiques. Ainsi, l’enquête réalisée en 2000 auprès des usagers de la Berkeley University library montre que désormais la fréquentation de cet établissement est moins importante que son usage à distance (cf. infra 4.1). Dans la plupart des BU que nous avons visitées, les statistiques de fréquentation, de prêt et le nombre de questions posées aux bureaux d’information sont en diminution, parfois de manière radicale. A l’université Rutgers, par exemple, le nombre de questions posées au service de référence a considérablement chuté depuis quelques années : 589 300 questions en 96/97, 455 500 en 98/99, 264 800 en 99/00, 259 300 en 00/01. Parallèlement, le service " Ask a librarian " (service par messagerie traditionnelle) a reçu davantage de questions, mais pas dans les mêmes proportions (2 400 questions en 98/99, 5 300 en 99/00, 6 700 en 00/01). Nos interlocuteurs de la bibliothèque de l’Université Notre Dame (Indiana) ont fait état de phénomènes tout à fait comparables, et les statistiques de l’ARL reflètent bien cette évolution 34:
Ce graphique met en évidence une évolution contrastée des services proposés aux publics des bibliothèques appartenant à l’ARL : si l’offre de formation et le PEB remportent un succès croissant, le prêt et le nombre de questions de références sont en net recul 35.
Les bibliothèques de lecture publique
La diminution des questions aux bureaux d’information se vérifie également dans les bibliothèques municipales, même si cela n’apparaît pas encore dans les statistiques nationales. On constate par exemple qu’il est possible de réduire le personnel en service public. Le bureau d’information de la salle des catalogues de la New York Public Library (42ème rue), autrefois très fréquenté, requérait la présence simultanée de quatre bibliothécaires. Depuis que le catalogue est accessible en ligne et à distance, deux personnes suffisent amplement. A la bibliothèque publique de Santa Monica, la directrice estime que les questions sont moins nombreuses, mais qu’elles sont aussi plus compliquées : il semble que les usagers se débrouillent maintenant par eux-mêmes lorsqu’il sont à la recherche d’informations simples à trouver et qu’ils aient seulement recours aux bibliothécaires pour effectuer des recherches complexes.
En lecture publique, l’état d’esprit est cependant très différent de celui qui règne dans les bibliothèques universitaires, même si nos collègues sont eux aussi persuadés que les usages changent. Contrairement à ce qui se passe dans les BU, les chiffres de prêts sont en général stables, voire en extension. A la BM de San Francisco, par exemple, qui bénéficie d’une bibliothèque centrale neuve et très attractive, le nombre de prêts est passé de 4,9 millions à 5,4 millions l’année dernière. L’explication réside dans l’augmentation de l’offre de documents audiovisuels, la modification des règles de prêt (possibilité d’emprunter plus de documents simultanément), et la mise en place d’un système de réservation en ligne gratuit. Mais, en dépit de la qualité de l’équipement, la consultation sur place régresse, selon les informations qui nous ont été données oralement.
L’optimisme des bibliothécaires s’explique aussi par une raison qui peut sembler paradoxale. Ils sont fermement persuadés, et apparemment non sans raison, que lorsque l’économie va mal, la fréquentation des bibliothèques augmente. La chose vient d’être vérifiée par une enquête commanditée par l’ALA 36. Les statistiques de prêt de 18 grosses BM ont été observées sur une période de 5 ans. L’étude montrent qu’elles ont augmenté de manière significative à partir de mars 2001, ce qui correspond au début de la récession aux USA selon les experts du National Bureau of Economic Research. L’ALA vient également de diffuser les résultats d’une autre enquête consacrée à l’image des bibliothèques37, qui donne des résultats sensiblement différents de son équivalent français - il est vrai que la méthodologie est, elle aussi, différente. Pour un Français, le résultat le plus saillant de l’étude américaine est le nombre des inscrits : 62% des 1000 personnes interrogées par téléphone ont déclaré être inscrites à la bibliothèque (18,3% en France, selon l’étude L’expérience et l’image et des bibliothèques municipales38. Pour l’ALA, cette étude démontre que non seulement les Américains plébiscitent leurs bibliothèques, mais aussi qu’ils la considèrent comme une institution dynamique, " aux avant-postes de l’ère de l’information ".
Les bibliothécaires de lecture publique ne s’inquiète pas moins de l’impact d’Internet sur l’usage de leurs établissements. C’est le thème d’une enquête39 commanditée par l’Urban Library Council, une association de bibliothèques publiques et conduite au printemps 2000 auprès de 3097 personnes interviewées par téléphone, en anglais et en espagnol. Selon les résultats, il n’y a pas concurrence entre Internet et les bibliothèques publiques, mais complémentarité 40. Cependant la multiplication même de ces études dénote une certaine inquiétude. Autre indice de ce malaise plus ou moins diffus, les articles régulièrement publiés dans American libraries, organe de l’ALA, sur des thèmes similaires : " The librarian and Mr Jeeves " (May 2000) ; " Can library survive in a sea of change ? " (April 2000) ; " Yahoo and the abdication of judgement " (janvier 2001) ; " 10 reasons why the Internet is no substitute for a library " (April 2001) ; " "The public library and the Internet : is peaceful coexistence possible ? " (May 2001) ; " The last librarian " (October 2001) ; " The great reference debate ", (March 2002)… Ce dernier article oppose ainsi l’avocat Abe Anhang, ex-président de la Canadian Library Trustees Association pour qui les jeux sont faits – les Américains se détourneraient massivement de la bibliothèque au profit d’Internet – à Steve Coffman, vice-président d’une société de service de référence en ligne, qui soutient évidemment le contraire. Mais Coffman admet au passage que les sept plus gros moteurs de recherche traitent à eux seuls en moyenne 300 millions de questions par jour 41, alors que le total des questions de références posées par an dans toutes les bibliothèques américaines (BU et BM) s’élevait à 306,9 millions en 1996/1997, d’après les statistiques du NCES.
John Berry, président de l’ALA, que nous avons rencontré à Chicago, considère cependant que les statistiques des bibliothèques américaines sont globalement stables42 et semble plus préoccupé par la question du filtrage d’Internet. A ce point de l’évolution, il est difficile de dire si l’optimisme de l’ALA est de commande, ou si la fréquentation des bibliothèques, pratique culturelle pourtant bien ancrée aux USA, est susceptible d’être concurrencée par le développement des NTIC.
Les professionnels sont malgré tout conscients du danger et des conséquences d’une baisse de fréquentation auprès de leurs tutelles. Leur réaction ne s’est pas fait attendre. Ils donnent le sentiment de se battre sur tous les fronts : offrir toujours plus de confort, de collections électroniques et de prestations, multiplier les équipements informatiques que plébiscitent les usagers pour qu’ils reprennent le chemin de la bibliothèque, mais aussi rivaliser avec Internet sur son propre terrain et proposer des services de plus en plus diversifiés, accessibles à toute heure et en tous lieux par l’intermédiaire du site web.
4.1 Une bibliothèque à distance : le site web
Une part croissante de l’activité des bibliothèque passe désormais par leurs sites web. C’est notamment le cas des BU : certains universitaires, en particulier les scientifiques, entièrement convertis à l’électronique, ne consultent plus que les revues et bases de données accessibles depuis leur laboratoire. A la bibliothèque du Getty Research Institute, la fréquentation sur place est modeste (environ 40 personnes par jour), ce qui au départ a fortement inquiété les responsables de la fondation. Les bibliothécaires, quant à eux, estiment que la consultation s’est déportée sur le site, et ils consacrent beaucoup d’efforts à l’amélioration de son ergonomie et à sa promotion. L’institut n’hésite pas à recourir à la publicité. Il a, ainsi qu’il a été dit supra, récemment embauché un professionnel extérieur aux bibliothèques, dont la tâche est d’évaluer et d’améliorer en permanence les performances du site. La Berkeley University Library souhaiterait quant à elle recruter un " web publisher ", mais elle s’avère incapable de lui offrir un salaire comparable à ceux du privé.
Les sites web ne sont pas seulement la vitrine de la bibliothèque, ils constituent une offre à part entière. En lecture publique, ils sont volontiers présentés comme l’équivalent d’une annexe. Pour les étudiants, de plus en plus nombreux, qui poursuivent leurs études loin des campus en bénéficiant du " distance education " (DE), " le site web de la bibliothèque est la bibliothèque "45. Les sites proposent en effet, outre l’accès au catalogue général, un grand choix de collections et de services en ligne. Les bibliothèques universitaires multiplient les abonnements aux bases de données en texte intégral pour répondre à la demande grandissante des universitaires. En BM, le souci d’épouser les demandes diversifiées des usagers incite à créer des portails particuliers destinés aux enfants, aux adolescents (Chicago Public library 46, San Francisco Public library 47….) ou aux différentes communautés (Queens Borough Public Library 48). Le site valorise l’existant, par exemple les collections locales. Il sert également à promouvoir de nouveaux services, le plus en vogue en ce moment Outre-Atlantique étant le service de référence à distance " live ".
La richesse et la complexité de ces sites représentent aussi parfois leur principal défaut. Ils comportent en général plusieurs milliers de pages, dont la maintenance est difficile, d’autant que leur gestion est souvent décentralisée et que les différents intervenants ont une grande marge de manœuvre. Les comités chargés d’harmoniser les pratiques, quand ils existent, sont en effet très démocratiques et peu dirigistes. Bon nombre de nos interlocuteurs ont reconnu franchement que l’organisation de leur site était trop compliquée - " It’s a mess " (c’est le bazar) nous a-t-on dit à la BM de San Francisco…- et que les mises à jour devraient être plus régulières.
La tendance est donc à une simplification des pages d’accueil, que les bibliothécaires ont trop tendance à surcharger (BM de Los Angeles 49), à une réorganisation des informations, et à une amélioration générale de l’ergonomie (cf. 3.2.1). On s’oriente aussi vers un accroissement de la partie dynamique des sites, afin de décentraliser les mises à jour tout en gardant une ligne générale cohérente. On s’efforce surtout de changer les mentalités, pour mettre l’offre en ligne au cœur des préoccupations des bibliothécaires. A la bibliothèque de l’Université du Nevada Las Vegas (UNLV50), l’organigramme est en cours de refonte : l’objectif est de tout recentrer autour du site web et de remodeler les services à l’utilisateur dans cette perspective.
Les professionnels cherchent enfin à améliorer la visibilité des ressources et des services proposés sur le site, qui sont trop souvent perçus par les usagers comme de plus en plus détachés de la bibliothèque. Étudiants et enseignants finissent par oublier que c’est la bibliothèque qui souscrit aux abonnements et les met à disposition. Les bibliothécaires souhaiteraient par exemple que le nom de la bibliothèque reste apparent lorsque les utilisateurs se retrouvent mécaniquement sur le site d’un fournisseur par le jeu des liens.
4.2 Les services de questions/réponses en ligne
" Serve your patrons, Anyway, Anyhow, Anywhere "
Susan McGlamery, 24/7 Reference Project Director
ALA Midwinter Conference, Janvier 2001Les bibliothèques américaines fournissent de longue date des renseignements à distance, par l’intermédiaire du téléphone. Aux Etats Unis, cette activité est valorisée par les bibliothécaires comme, jusqu’ici, par les usagers, à en croire les résultats de trois enquêtes concordantes réalisées entre 1996 et 1998 : interrogés sur leurs usages principaux de la bibliothèque publique, les interviewés avaient cité en premier, sans surprise, l’emprunt de livres et en second " téléphoner à la bibliothèque pour des services d’information/référence " 51.Dans ces conditions, le déclin des questions posées par téléphone à la New York Public Library (600 demandes par jour autrefois, 125 environ actuellement) pourrait inquiéter, d’autant que la NYPL n’est pas un cas isolé : la Chicago Public library fait un constat analogue. Mais les demandes d’information arrivent aussi désormais par courrier électronique, et cette pratique se développe rapidement, aussi bien en lecture publique que dans les bibliothèques académiques. La plupart des bibliothèques que nous avons visitées, pour ne pas dire toutes, offraient ce service à leurs usagers.
Les professionnels souhaitent aller plus loin, et rejoindre leurs usagers sur le web. Avec l’apparition sur le marché de nouveaux logiciels qui exploitent les possibilités du " chat " en ligne, ils sont à présent en mesure de traiter les questions en conversant directement avec les demandeurs. Partant du principe que le besoin de dialogue subsiste, et qu’il est essentiel de faire préciser les questions posées – le " reference interview " est un art qui s’enseigne outre-atlantique –, les bibliothécaires voient là un moyen de faire mieux que les moteurs de recherche. Les services de référence en ligne sont explicitement présentés par leurs concepteurs comme une parade à la diminution des questions aux bureaux d’information. Le logiciel permet au bibliothécaire de rechercher les informations tout en dialoguant avec son " client " via Internet, puis d’envoyer des pages web, une présentation Powerpoint, des fichiers, etc. vers l’ordinateur de son interlocuteur. Il offre surtout la possibilité de mener conjointement la recherche (" co-browsing "), que ce soit dans le catalogue ou sur les sites Internet. Le bibliothécaire guide le navigateur de l’usager, et tous deux suivent les différentes étapes du processus en disposant des mêmes informations à l’écran. " Escorter " la démarche, montrer plutôt qu’expliquer, en bref apprendre à faire plutôt que faire, tel est aux yeux des bibliothécaires, derrière lesquels se cache bien souvent un pédagogue, le principal avantage des services de référence en ligne " live 52 ".
Des réseaux de coopération
Ces services ont vocation a être gérés sous forme coopérative, en utilisant intelligemment les caractéristiques d’Internet. Dans la mesure où le bibliothécaire est distant, peut importe le lieu où il se situe : il n’est plus obligatoirement attaché à la bibliothèque de l’usager. La coopération permet d’étendre les horaires d’ouverture du service. Dans un pays où stations services et grands magasins sont couramment ouverts 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, où certaines BU vivent déjà sur ce rythme, toute l’année ou en période d’examen, l’objectif est clair. Il faut rivaliser avec les services commerciaux, proposer en permanence l’aide à la recherche d’information, et toucher aussi bien l’étudiant qui travaille tard le soir dans son dortoir, ou le week-end chez ses parents, que l’usager distant qui vit à une heure différente, à l’autre bout du pays. Les appellations mêmes des ces réseaux coopératifs (24/7 Reference 53, Q and A Cafe 54) évoquent le service du consommateur du secteur privé. Ils se développent en lecture publique, mais peinent à se former dans les BU, surtout dans les universités privées, pour des raisons juridiques. Les contrats ne permettent pas en effet d’utiliser les ressources électroniques d’une bibliothèque donnée pour renseigner un usager appartenant à un autre établissement. Le problème se pose également, mais de manière moins critique dans les bibliothèques municipales, dans la mesure où les états financent l’accès à certaines bases de données pour les bibliothèques de l’ensemble de leur région. Cependant, toutes les bibliothèques adhérentes mettent en ligne un manuel qui définit les règles en vigueur dans la bibliothèque (règles de prêts, " policies "…), et les accès autorisés.
Le réseau 24/7 Reference offre actuellement le service le plus avancé et le plus convaincant. Ce système mis en place par le consortium MCLS (Metropolitan Cooperative Library System 55), situé en Californie du Sud, fonctionne en continu, sur une base coopérative. Y participent, outre les bibliothèques du consortium, des établissements extérieurs, parfois très éloignés comme la bibliothèque publique de Boston. L’idée est de se partager les permanences en profitant du décalage horaire. Pour le moment, les bibliothèques adhérentes se répartissent le planning de la journée sur la base du volontariat, et le consortium paye des professionnels pour assurer le service en dehors des heures de bureau, la nuit et le week-end. 24/7 Reference s’efforce également de mettre en place un réseau de spécialistes et de couvrir en priorité les domaines correspondant aux questions les plus souvent posées : économie, santé, histoire locale et généalogie, éducation, art.
Les bibliothécaires en service à un moment donné (ordinairement trois) peuvent être localisés à des endroits différents. Un signal sonore avertit de la présence d’un usager en ligne, en le situant dans la liste des bibliothèques adhérentes. Le premier bibliothécaire disponible s’empare alors de la question et établit le dialogue. Si la question est très spécialisée, ou du ressort d’une autre bibliothèque (par exemple pour les fonds locaux ou les nécrologies), elle peut être redirigée vers l’expert du domaine. Si le bibliothécaire ne parvient pas à répondre entièrement et rapidement à la question, il peut la mettre en attente et envoyer par la suite un e-mail complémentaire. A la fin de l’entretien, la retranscription est envoyée automatiquement à l’usager, ainsi qu’un formulaire d’enquête de satisfaction. Le contrôle qualité est assuré par deux " supervisors " du consortium qui relisent systématiquement l’ensemble des réponses. Les différents responsables des bibliothèques partenaires se réunissent une ou deux fois par an. En cas de problème particulier, on fait appel à Susan McGlamery, directrice générale du projet 56.
A la bibliothèque municipale de Santa Monica, partenaire enthousiaste de l’opération, les bibliothécaires déclarent répondre à une centaine de questions par mois, pour une permanence de 8 heures par semaine (10h-12h du lundi au jeudi). L’exemple de 24/7 Reference semble cependant un peu isolé : les services de référence en ligne sont en plein développement mais, dans la plupart des cas, leur audience auprès du public reste encore limitée 57. Ils supposent en effet, tant de la part du bibliothécaire que de l’usager, une certaine maîtrise de l’usage d’Internet, du clavier et de l’informatique en général. Il n’est pas rare de perdre le contact avec le demandeur, noyé dans les différentes pages web, d’autant que celui-ci n’hésitera pas à interrompre une recherche qui s’éternise en profitant de l’anonymat offert par le réseau. Du côté du bibliothécaire, ce service demande certainement des compétences, du calme, de l’assurance et de la rapidité. Le dialogue sera sans doute simplifié dans un avenir proche, grâce à l’avènement de logiciels permettant un dialogue vocal (Voice over Internet Protocol ou VoIP). Dans l’immédiat, les bibliothèques ont la possibilité d’externaliser complètement le service, soit en dirigeant toutes les questions transitant par leur site vers le système coopératif dont elles sont adhérentes, sans participer au planning des permanences, soit en faisant appel aux services de sociétés commerciales qui se sont positionnées sur ce créneau. La plus connue est sans doute la société Library Systems and services Inc. (LSSI), qui, non contente de diffuser le logiciel de référence en ligne, utilisé par de nombreuses bibliothèques 58, propose aussi la prise en charge complète du traitement des questions bibliographiques 59.
Un réseau international
Par ailleurs, un projet d’envergure internationale a été lancé par la bibliothèque du Congrès. D’abord baptisé CDRS (Collaborative Digital Reference Service) dans sa phase expérimentale, il a pris en mars 2002 le nom de QuestionPointTM 60,. Il est désormais développé conjointement par la bibliothèque du Congrès et OCLC, avec la participation du " Global reference network ", un groupe international de bibliothèques et d’institutions compétentes dans le domaine des références électroniques. L’objectif est de constituer un service de référence coopératif international. Les bibliothèques adhérentes ne renoncent pas pour autant aux services de référence en ligne qu’elles ont mis en place au niveau local ou via un consortium - que ces services fonctionnent sous forme de messagerie électronique, de formulaire web ou de " chat " - mais elles ont la possibilité de profiter du réseau global mis en place par QuestionPoint et de re-diriger les questions non résolues vers un expert. Le routage d’une bibliothèque à une autre est effectué automatiquement par un robot (" request manager "), grâce aux métadonnées de description de la question et aux profils prédéfinis des collections et des spécialités au sein du personnel. La recherche peut également s’effectuer dans la base de données où sont archivées les questions déjà traitées. Un accord de partenariat a été signé en mai 2002 entre OCLC et Convey Systems, une société leader dans le domaine des logiciels de communication web. L’intégration du logiciel OnDemandTM offrira à QuestionPoint des possibilités nouvelles (" co-browsing ", communication vocale, vidéo…). Une collaboration avec les services commerciaux tels que LSSI n’est pas exclue 61. A terme, selon Franck Hermes, Vice Président de OCLC Cooperative Discovery Services, " non seulement les bibliothèques pourront aider les usagers distants, mais elles seront aussi en mesure d’asseoir à leur côté un expert virtuel 62 ".
Une bibliographie très complète sur les services de référence en ligne est disponible à l’adresse suivante (plus de 400 articles ; dernière mise à jour, 29/08/2002) :
http://alexia.lis.uiuc.edu/~b-sloan/digiref.html
4.3 Les e-books : une offre en avance sur la demande ?
D’une manière générale les e-books n’ont pas encore connu le succès espéré auprès des utilisateurs, ce qui a souvent déçu les bibliothèques qui avaient investi dans ce nouveau type de document. Une enquête réalisée pour la Queens Borough Public Library par une société spécialisée dans les sondages en ligne (surveymonkey.com) ne fait que confirmer le manque d’intérêt des usagers, déjà mis en évidence par les statistiques de consultation. La Saint Joseph County Public Library a calculé de son côté que, eu égard au faible taux d’usage de ses collection de e-books (30 à 40 accès par mois), chaque consultation lui revenait en moyenne à 564 $ ! Les perspectives semblent un peu meilleures dans les bibliothèques académiques, mais là encore la demande n’est pas très forte, remarque Library Journal 63.
Plusieurs raisons sont avancées pour expliquer ce relatif insuccès : efforts de promotion insuffisants de la part des bibliothécaires, pas toujours persuadés de l’intérêt du produit ; choix de titres inégaux et parfois obsolètes ; limitation des accès incompréhensible pour les usagers… Cependant ce constat d’échec souffre des exceptions et, en dépit de statistiques de consultation plus ou moins décevantes, toutes les bibliothèques que nous avons visitées avaient la ferme intention de maintenir leur collection de e-books, voire de la développer. C’est en particulier le cas de la Leavey library (USC). Sachant qu’il ne lui était pas possible de rivaliser avec des institutions plus anciennes dans le domaine de l’imprimé, l’université a choisi de mettre l’accent sur les collections électroniques. La bibliothèque possède actuellement peu de e-books (397), ceci à titre expérimental. Mais les usagers ont également accès à la collection du consortium SCELC, dont la bibliothèque est adhérente (2000 titres, en voie de doublement). De l’été 1999 au printemps 2002, 1600 connexions aux 397 titres de Leavey ont été enregistrées, surtout dans les domaines de l’économie et du business (30% des connexions) suivis de la sociologie et de la littérature. La responsable souligne que même les chercheurs en sciences humaines lisent rarement un texte de A à Z, et que la méfiance de certains enseignants à l’égard du livre électronique est plutôt une question de mentalité que de problème technique.
L’expérience de la CSU
La California State University (CSU) croit également à l’avenir de la solution e-book, et vient de lui consacrer une enquête approfondie64. Pour les besoins de cette étude la CSU a constitué une collection initiale d’environ 1.500 titres de netLibrary, pour moitié en achat ferme (avec un droit d’accès réduit à une seule connexion à la fois), pour moitié en souscrivant à une licence d’accès d’un an, licence qui autorise trois accès simultanés. A cette collection initiale se sont ajoutés par la suite des ouvrages de référence d’ABC-Clio et 585 e-books de l’American Council of Learned Societies (postérieurement à l’étude). L’opération a rencontré un assez vif succès, peut-être en raison des efforts importants de promotion consentis tant par la CSU que par netLibrary, mais aussi sans doute grâce à une politique de sélection mûrement réfléchie. En dix mois (mars-décembre 2001) 17.743 accès ont été enregistrés, auxquels on peut ajouter 1.412 tentatives de connexion refusées, le titre étant déjà en consultation. 94% des 1.522 titres disponibles ont été consultés au moins 1 fois et 64% au moins 5 fois. Les statistiques de netLibrary étant malheureusement muettes sur la durée de consultation, on peut malgré tout se demander si les e-books ont été réellement lus ou si les usagers se sont simplement connectés brièvement par curiosité. En dépit de son faible taux de réponse (105), l’enquête de satisfaction proposée sur le site pendant toute la durée de l’étude apporte quelques éléments complémentaires. 81% des usagers ont trouvé un intérêt aux e-books, et 76% étaient satisfaits du choix de titres. 71% étaient décidés à utiliser à nouveau netLibrary mais 60% préféraient la version imprimée à l’ouvrage électronique.
La CSU a également étudié les différents modèles économiques d’accès aux e-books et leur intérêt par rapport à l’achat de documents imprimés, en tenant compte de tous les coûts : prix d’achat ou de souscription, coûts d’équipement, de catalogage, et d’utilisation. Ses conclusions sont les suivantes :
En conséquence, le rapport final recommande de poursuivre le développement de la collection partagée de e-books et de la financer à hauteur de 200.000$ /an. Ce qui semble emporter principalement l’adhésion du comité de pilotage de l’étude est la possibilité de constituer une collection partagée, acquise de manière centralisée, mettant tous les campus sur un pied d’égalité et permettant d’échapper aux problèmes matériels posés par le PEB 65.
- d’un point de vue purement économique, il est plus intéressant d’acquérir dans leur version imprimée les livres qui ont une durée de vie longue et dont le prix d’édition est supérieur à $50-$70 (à partir d’un certain prix d’achat, les coûts d’équipement et de catalogage des livres onéreux deviennent marginaux, alors qu’ils sont proportionnellement considérables pour un ouvrage de poche par exemple) ;
- à l’inverse, les e-books sont particulièrement appropriés pour des titres peu chers dans leur version imprimée et susceptibles d’intéresser les usagers de nombreuses bibliothèques ;
- il est plus intéressant d’acquérir en souscription (limitée à 3 ans) les e-books d’ouvrages très consultés et rapidement périmés ;
- une collection partagée est économiquement rentable pour ses partenaires car elle permet à un certain nombre de bibliothèque de partager une copie unique d’un e-book.
Cette politique volontariste nous a paru relativement isolée, la plupart de nos interlocuteurs se situant plutôt en position d’attente. Plusieurs personnes ont émis l’hypothèse que l’offre est peut-être simplement en avance sur les demandes et les pratiques du public, et qu’il faut attendre l’arrivée d’une nouvelle génération d’étudiants. La presse professionnelle s’accorde par ailleurs pour regretter l’absence d’un modèle économique qui satisfasse à la fois les exigences des bibliothèques et celles des éditeurs 66. Le marché est du reste en cours de restructuration. Les bibliothèques s’intéressent à d’autres compagnies telles que Ebrary67. Elles achètent des collections complètes d’ouvrages : par exemple la série Early English books on line 68.netLibrary propose dorénavant une offre sur profil, en fonction de la politique d’acquisition de la bibliothèque. Par ailleurs, des partenaires traditionnels comme Blackwell offrent désormais d’intégrer les e-books dans les " approval plans " (profils d’acquisitions) des bibliothèques.
4.4 L’offre sur place : un nouveau concept de bâtiment
Elargir l’offre électronique - au détriment sans doute de l’imprimé, car enfin les budgets ne sont pas extensibles à l’infini - c’est aussi courir le risque d’éloigner un peu plus les usagers des bibliothèques " de briques et de mortier (brick and mortar) ". Les professionnels tentent de faire évoluer les bâtiments pour que les usagers n’oublient pas le chemin de la bibliothèque.
On construit d’ailleurs toujours beaucoup de bibliothèques aux USA – à en croire une livraison récente du Library journal 69, - mais on construit des bâtiments différents. Conçus pour satisfaire les lecteurs d’aujourd’hui, ils doivent avant tout faire preuve de flexibilité afin de s’ajuster constamment aux évolutions de la demande et de l’offre. On n’hésite pas non plus, avec le même objectif, à remodeler les espaces, même dans les constructions récentes. Le visiteur français reste étonné par la faculté d’adaptation de bâtiments pourtant faits de murs et de béton comme les nôtres. A la bibliothèque de San Francisco, ouverte depuis peu d’années, on envisage d’inclure des espaces spécialement conçus par et pour les adolescents. A la BM de Chicago, proche d’une gare, on vient de créer près de l’entrée une salle au service accéléré, destinée à l’emprunt rapide, garnie de best-sellers ou de livres de lecture aisée. La bibliothèque Alexander à Rutgers, songe à revoir une fois de plus ses locaux pour les adapter aux nouveaux préceptes en vogue.
Plusieurs principes, immédiatement perceptibles, sont en effet à l’œuvre :
4.4.1 Une très large place est réservée à toutes les nouvelles technologies.
Cette exigence passe d’abord par un câblage informatique intégral et omniprésent, qui atteint aussi le mobilier – tables et fauteuils – de la bibliothèque et intègre éventuellement une technologie sans fil. Le nombre de postes informatiques croît régulièrement. Dans les bibliothèques universitaires, comme à la Leavey library ou à la Lied library de l’UNLV, est né le concept des " information commons ", un terme difficilement traduisible en français, qui désigne des espaces, clairement délimités, où l’on regroupe postes informatiques, logiciels, ressources et tous les matériels utiles à l’internaute. Les usagers peuvent au choix accéder librement à Internet et à leur courrier, à la documentation électronique offerte (périodiques, bases de données, ressources numérisées par la bibliothèque), se servir de logiciels bureautiques utiles à leurs travaux universitaires (dont Photoshop et Powerpoint), utiliser des matériels divers (imprimantes, scanners). S’il est bien sûr fortement suggéré à l’internaute, surtout dans les bibliothèques universitaires, que la consultation des ressources électroniques de l’établissement est prioritaire, le bridage semble moins répandu qu’en France. Certaines BU, comme à Berkeley, intègrent dans leurs espaces (sans forcément les gérer) des " computer labs ", salles où les étudiants disposent de micros en nombre équipés de bureautique.
Les BM offrent le même confort d’utilisation à l’usager : places câblées, y compris dans les espaces " cosy ", connections haut débit. Les nouvelles constructions prévoient des salles et des espaces informatiques de consultation rapide de l’internet, où les usagers peuvent, sans réservation, disposer de postes pour un délai limité (un quart d’heure à une demi-heure) moyennant une attente raisonnable. En BU comme en BM, une démultiplication astucieuse des postes est obtenue en permettant au public de brancher son ordinateur portable personnel sur le réseau de la bibliothèque, avec l’avantage du haut débit. Il est tout aussi fréquent de trouver un service de prêt de portables, éventuellement sans fil pour plus de commodité.
Dans un registre connexe, nous avons remarqué que les bibliothèques proposent souvent, avec succès, des machines de prêt qui économisent le personnel et autonomisent le lecteur. L’équipement en appareils sophistiqués est parfois remarquable : on citera les numérisateurs de microfilms en libre service (à la Lied library de l’UNLV), capables de restituer le contenu de microfilms et microfiches sur CD-R, disquette, mail, ou encore le matériel disponible dans les salles de formation et de travail en groupe (voir 4.4.3).
4.4.2 Une grande lisibilité du bâtiment. Une diversification des espaces et des places de lecture.
Pour que la bibliothèque soit vraiment accueillante et confortable, on cherche à en améliorer la lisibilité et le repérage des espaces par l’usager. Les zones actives ou bruyantes (prêt, photocopieuses,…) sont soigneusement séparées des lieux tranquilles. Ainsi à la Lied Library, qui sert à présent de modèle pour les bibliothèques universitaires en cours de construction ou soucieuses de remodelage, l’aile (Nord) à chaque étage est réservée aux usages les plus courants et les moins spécialisés, dont les " information commons " ; on y a implanté aussi les collections de prêt et de référence, les services comme le prêt inter. Ces espaces répondent grosso modo aux besoins des " undergraduates ", c’est-à-dire des étudiants de premier cycle. Du côté ouest et sud, on trouve les collections spécialisées et les espaces spécifiques, réservés aux professeurs et aux étudiants avancés. Les places de travail, câblées, prennent d’innombrables formes : tables classiques, carrels, postes informatiques isolés ou réunis, canapés seuls ou groupés.
Le pragmatisme est tout aussi présent en bibliothèque de lecture publique : prêt et retour centralisés encadrant souvent l’entrée, séparation des zones d’activité et de lecture tranquille et confortable. Les espaces sont probablement plus compartimentés que dans les nouvelles constructions françaises, davantage adeptes des grands plateaux sans séparation nette et du brassage fluide des publics : l’idée est que chacun doit trouver à la bibliothèque la place qui correspond à ses besoins. La bibliothèque met son point d’honneur à offrir aux différents groupes ou communautés l’espace qu’il souhaite avec les modalités qui lui conviennent : enfants, adolescents, immigrés qui peuvent préférer, eux, fréquenter la bibliothèque en famille, et bien sûr les handicapés. La superbe bibliothèque municipale de San Francisco, dont la conception s’est appuyée sur le concept architectural de " Lights and bridges ", comporte un grand puits de lumière central et des collections en libre accès séparées des tables par des passerelles. Mais les malentendants y ont leur espace - clos, sans lumière naturelle - conçu par et pour leur communauté. A chaque étage, on trouve des salles de travail individuelles (study rooms) et des petites salles spécialisées, qui contiennent de véritables fonds séparés et particuliers, comme la salle des Gays et lesbiennes, ornée d’une fresque et du bouquet d’un donateur anonyme renouvelé chaque semaine, la bibliothèque Africaine - américaine, la salle du fonds Chinois, équipée de postes avec claviers spéciaux.
On note aussi, dans certaines villes attentives à s’approprier leur passé, un fort penchant au " revival ", qui se traduit par la construction paradoxale d’un vieil édifice flambant neuf. L’exemple le plus frappant est probablement celui de Chicago, où le bâtiment " Beaux-arts style ", ouvert en 1991, a toutes les caractéristiques extérieures d’un monument du siècle dernier, et donne, même dans son architecture intérieure, le sentiment d’un ensemble assez froid. La bibliothèque de Los Angeles, reconstruite à l’identique après un incendie, surprend par son souci de reconstitution historique, y compris dans des espaces où on l’aurait le moins attendu, comme la salle des enfants, avec ses allures de décor pour chérubins d’un autre siècle.
4.4.3 Un bâtiment qui s’ajuste au service et aux demandes des usagersLa bibliothèque entend demeurer un centre d’information incontournable, offrir les meilleures conditions d’usage et créer, quel que soit le type d’établissement, une atmosphère de travail et une sensation de confort chaleureux. Pour mieux épouser les attentes, les bibliothécaires ont de fréquents contacts avec les divers groupes d’usagers. Ce qui est vrai pour les bibliothèques publiques l’est également pour les BU, dont les responsables travaillent volontiers avec les comités d’étudiants pour connaître leurs besoins et savoir y répondre. Ce souci de la clientèle prend plusieurs formes.
Le bâtiment s’adapte aux changements de méthodes pédagogiques et à l’évolution des technologies.…
Les professeurs demandent à leurs étudiants de plus en plus de travaux de groupe. La formation du public fait l’objet d’un soin permanent et presque obsessionnel des bibliothécaires, du côté universitaire au profit des étudiants comme dans les bibliothèques municipales, qui poursuivent leur objectif de réduire l’illectronisme (" digital divide ").
Les salles de travail en groupe et celles destinées à la formation du public prolifèrent donc, avec un équipement de plus en plus sophistiqué, qui ne se contente plus du classique tableau. La bibliothèque Lied de l’UNLV possède plusieurs salles de formation et de conférence, dont certaines équipées pour la vidéo conférence et disposant de logiciels divers. " Smartboard ", par exemple, permet non seulement de projeter sur grand écran l’image de l’ordinateur comme avec un vidéo projecteur, mais aussi d’intervenir sur l’écran en se servant de la main en guise de souris, ou en utilisant un stylo optique grâce auquel on peut surligner ou écrire des commentaires. A la bibliothèque Leavey, il est envisagé, à la demande des étudiants, d’ajouter la possibilité d’utiliser des vidéo projecteurs en plus des prises Internet déjà existantes, dans les trente petites salles de travail en groupe. Les places de lecture, y compris informatiques, sont maintenant dessinées pour faciliter le travail à plusieurs. Les postes de travail informatisés sont systématiquement prévus pour deux personnes, à la fois pour autoriser le travail en binôme, et pour permettre à un bibliothécaire de fournir une aide personnalisée à la demande.
… il suit l’évolution des habitudes et des mentalités….
Ainsi le grignotage de nourriture dans les espaces publics commence-t-il à être autorisé puisque inévitable. L’étudiant qui travaille de longues heures appréciera, à condition de respecter certaines limites – prendre soin du matériel, ne pas exagérer l’amplitude du repas – de pouvoir se sustenter un peu sans perdre de temps. Le lecteur assidu a généralement la faculté aussi de se restaurer au petit café prévu à son intention, dans les locaux mêmes de l’établissement. La bibliothèque municipale de Chicago, qui n’offrait pas cet avantage à ses lecteurs, va consacrer une salle du rez-de-chaussée à un " coffee shop ".
La disponibilité des équipements va de soi, dans un pays où les consommateurs ont l’habitude de trouver leurs commerces ouverts presque à toute heure du jour et de la nuit. Les BU pratiquent une très large ouverture, notamment en périodes d’examen. Les bibliothèques publiques ont, comme en France, des horaires moins étendus, mais sans commune mesure avec leurs homologues françaises, créditées de 18 heures en moyenne. Au contraire, outre-atlantique, une écrasante majorité (87,5 %) est ouverte plus de 20 heures, et la moitié plus de 40 heures 70. L’ouverture dominicale y est banale, au moins l’après-midi.
…et participe à la recherche du confort.
Les concepteurs de nouveaux bâtiments – bien entendu efficacement climatisés - sont attentifs au jeu de la lumière naturelle. Ils privilégient la convivialité et l’esthétique de mobiliers que l’on avait connus plus frustes, soignent la décoration intérieure, pour que le lecteur aime y venir, s’y sente bien et jouisse des meilleures conditions de travail.
L’idée est de recréer une atmosphère de bien-être, celle des lieux où les gens, étudiants ou non, aiment à se retrouver : librairies, bistrots, ou simplement chez soi… Les espaces publics abritent donc des canapés où l’on s’asseoit face à face ou d’autres, plus isolés, qui permettent au contraire la lecture tranquille des dernières nouveautés posées sur des étagères basses. Les " coins cheminée " pourvus de bons fauteuils, si agréables, sont également très prisés, surtout peut-être dans les bibliothèques municipales, et parfois même en Californie, où la température est généralement sereine. Le contraste est vif, à la bibliothèque universitaire de Berkeley, entre les grandes salles de lecture un peu solennelles, pratiquement vides, et l’animation de la petite bibliothèque de loisirs Morrison, aménagée comme un salon – velours rouge et cheminée rustique.
Qu’on se rassure donc. La présence massive des nouvelles technologies de l’information ne débouche en aucun cas sur une quelconque dématérialisation des bibliothèques. Les bâtiments changent, mais il n’est pas question de les faire disparaître ou même de les réduire. Les bibliothécaires sont pris entre l’obligation de continuer à offrir ou à conserver des collections imprimées très utilisées – puisque demeure pendante la question de l’archivage des versions électroniques – et la nécessité de trouver toujours davantage de mètres carrés pour les postes informatiques ou autres appareils de lecture. Dans la situation actuelle, le virtuel se révèle un terrible dévoreur d’espace physique, cependant que le papier ne semble pas près de céder la place…
L’expérience américaine nous a fait concrètement mesurer à quel point les bibliothèques sont conduites au changement avec l’arrivée en force des nouvelles technologies de l’information. A vrai dire, elles n’ont pas le choix si elles tiennent à préserver leur rôle. Ce qui nous a frappées, c’est évidemment la manière dont l’arrivée des ressources électroniques modifie les habitudes de travail des bibliothécaires, dans la façon de les acquérir, de les traiter et de les mettre à disposition. A cela, nous nous attendions quelque peu, puisque les bibliothèques universitaires françaises sont elles aussi sur ce chemin.
L’existence quasi universelle de documentation électronique dans tous les établissements, même les bibliothèques municipales de base, était plus surprenante. Mais ce qui nous a surtout étonnées et fait réfléchir, c’est de constater combien les usages du public s’étaient modifiés en profondeur, sans retour possible en arrière. L’Internet s’est bel et bien installé, à la maison, au bureau ou dans les dortoirs des étudiants. La présence écrasante de cette source intarissable d’information, constamment disponible et de plus en plus simple d’utilisation, est désormais entrée dans les mœurs. Si les bibliothèques municipales semblent avoir encore de beaux jours devant elles, il leur faut continuer à séduire de plus en plus la clientèle, et faire la preuve que, sur le plan de la recherche d’information, elles sont plus sûres et plus fiables que l’Internet. Les bibliothèques universitaires, elles, desservent une communauté largement acquise à l’accès à distance de ressources immatérielles, ce qui pose cruellement le problème de la fréquentation sur place, dont la baisse est tangible.
Aux Etats-Unis, la volonté farouche des professionnels est de garder la place privilégiée qu’occupent les bibliothèques dans le quotidien de la communauté. C’est à la bibliothèque de s’adapter aux lecteurs et non l’inverse, comme un service commercial cherche à satisfaire sa clientèle. L’approche qui prévaut est donc, partout, une attitude " consumer-oriented " qui s’applique aussi bien aux collections qu’aux services ou à la conception des bâtiments. Les résultats de cette évolution paraissent spectaculaires au visiteur français. Pour le moment, cette lutte tenace semble porter ses fruits. La bibliothèque demeure le recours habituel des habitants, qu’il s’agisse de consulter sa messagerie électronique, l’horaire des bus, d’emprunter le dernier livre à la mode ou de se faire conseiller pour le démarrage de sa petite entreprise. En ville ou sur un campus, tout passant vous indiquera le chemin de la bibliothèque, sans hésitation ni embarras. Dans les bibliothèques municipales, les taux d’inscription sont toujours impressionnants. Pour les étudiants, disent les collègues, la BU restera sur le campus un centre incontournable de la vie universitaire. La bibliothèque est l’endroit par excellence où l’on se rencontre, un lieu symbolique qui rassemble la communauté ; surtout, elle est capable d’organiser le savoir et représente certainement le meilleur moyen de résister à sa fragmentation.
Ce voyage aux Etats-Unis était aussi pour nous l’occasion d’avoir une vision relativement précise de l’avenir qui attend nos établissements, à plus ou moins brève échéance. Souhaitons aux bibliothèques françaises, si d’aventure elles se trouvaient placées dans les mêmes circonstances, de faire aussi bien que leurs homologues américaines…
Liste complète des établissements visités et des contacts.
1. New York (N.Y.)
Queens Borough Public library
http://www.queenslibrary.org/
89-11 Merrick Boulevard,
Jamaica NY, 11432
Tél. (718) 990-0700
Contact : Ivana Soljacic Richter
International Relations Manager
ISoljacic@QueensLibrary.org
Mardi 2 avrilNew York Public Library
http://www.nypl.org/
455 Fifth Avenue
New York, NY 10016
(212) 340-0910 phone
(212) 340-0988 fax
Contact : Kay Ann Cassell
Associate Director for Programs and Services
kcassell@nypl.org
Mercredi 3 et jeudi 4 avril.2. New Brunswick (N. J.)
Archibald Stevens Alexander Library
Rutgers University
http://www.libraries.rutgers.edu/
169 College Avenue
New Brunswick, New Jersey 08901 USA
Tel.: (732) 932-7129 x133
Fax.: (732) 932-1101
Contact : Thelma H. Tate
Global Outreach Coordinator
E-mail: ttate@rci.rutgers.edu
Vendredi 5 Avril3. Chicago (IL)
American Library association
50 E. Huron
Chicago, IL 60611
1-800-545-2433
http://www.ala.org
Contacts : John Berry, President
jberry@psinet.com
630.264.6345
Michael Dowling, Director of ALA’s office of International relations
mdowling@ala.org
Joanna Lee, Intern, International Relations Office
jlee@ala.org
Lundi 8 AvrilChicago Public library
http://cpl.lib.uic.edu/
Harold Washington library center (HWLC)
400 South statte Street
Chicago, IL, 60605
Contact : Sheryl Nichin-Keith
snichin@chipublib.org
312-747-4662
Mardi 9 AvrilUniversity of Illinois at Chicago library
http://www.uic.edu/depts/lib/
801 S. Morgan, M/C 234
Chicago, Illinois 60607 USA
312-996-2716
Contact : H. Robert Malinowski
Professor and manager of
Collection development and reference
hrm@uic.edu
Mercredi 10 AvrilRegenstein Library - University of Chicago
www.lib.uchicago.edu/e/busecon/
1100 East 57th Street
Chicago, IL 60637
773.834.4644
Contact : Stacy Olkowski
Business & Economics Reference Librarian
saolkows@midway.uchicago.edu
Jeudi 11 Avril4. South Bend (IN)
St. Joseph County Public Library
http://sjcpl.lib.in.us/
304 S. Main Street
South Bend, IN 46601
Contact : Donald J. Napoli, Director
donald.napoli@gomail.sjcpl.lib.in.us
Voice / voice mail : 219-282-4601
Vendredi 12 (matin) et Samedi 13 AvrilUniversity of Notre Dame library
http://lib.nd.edu/
Notre Dame, Indiana 46556
574-631-6258
Contact : Dan Marmion
Web development head
Vendredi 13 Avril (après midi)5. San Francisco
San Francisco Public library
http://sfpl.lib.ca.us/
100 Larkin street
San Francisco CA 94102
(415) 557-4210
Fax (415) 557-4205
Contact Roberto Esteves
Chief: Information Resources Mgmt.
415.557.4202
415.437.4855 (fax)
RobertoE@sfpl.org
Lundi 15 avrilCity of Palo Alto Public library
1213 Newell road
Palo Alto, CA 94303
http://www.city.palo-alto.ca.us/library/
Contact : Sylvia Baker
sylvia_baker@city.palo-alto.ca.us
Mardi 16 AvrilUniversity of California, Berkeley
http://www.lib.berkeley.edu/
The Library
University of California
Berkeley
USA 94720-6000
tel (510) 643-9999
Contact : Margaret Phillips
mphillips@library.berkeley.edu
Jeudi 18 AvrilThe City of Mountain View Public Library
http://library.ci.mtnview.ca.us/
585 Franklin Street
Mountain View, CA 94041
Contact : Kent Pettey
Kent.Pettey@ci.mtnview.ca.us
Vendredi 19 Avril6. Los Angeles (CA)
The Getty Research Institute
1200 Getty Center Drive, Ste. 1100
Los Angeles, CA 90049-1688
Tel. 310/440-7429
Fax 310/440-7781
http://www.getty.edu/research/library/
Contact : Carolyn Gray Anderson
Communication Specialist
CAnderson@getty.edu
Lundi 22 AvrilSanta Monica Public Library
http://www.smpl.org/
1353 6th St. P.O. Box 1610
Santa Monica, CA 90406-1610
310.458.8629
Contact : Nancy O'Neill, Principal Librarian
oneill@pen.ci.santa-monica.ca.us
Mardi 23 AvrilUCLA
Dr. Mary Niles Maack, Professor
Department of Information Studies
Graduate School of Education and Information Studies
University of California at Los Angeles (UCLA)
232 GSEIS Building, 405 Hilgard
Los Angeles, CA 90095-1520 USA
Telephone and Voicemail: 310-206-9367
Home office 310-475-7962 Fax: 310-206-4460
http://dlis.gseis.ucla.edu/people/mnmaack/
Mercredi 24 Avril : matinThe California State University
401 Golden Shore
Long Beach, CA 90802-4210
Contact : Evan Reader
Director, Systemwide Electronic Information Resources
Office of the Chancellor
Phone: 562-951-4643
Fax: 562-951-4973
eMail: ereader@calstate.edu
Internet: http://seir.calstate.edu
Mercredi 24 Avril : après midiThe Thomas and Dorothy Leavey library
http://www.usc.edu/isd/locations/undergrad/leavey/
University of Southern California
University park mc-0182
651 W. 35th ST.
Los Angeles CA 90089-0182
Contact : Charlotte Crockett, Director
crockett@usc.edu
213-740-2348
Jeudi 25 AvrilLos Angeles Public Library
http://www.lapl.org/
Downtown Los Angeles
630 W. Fifth Street
Los Angeles, California 90071
Contact : Mr. Steve Newcomer
Acting Director, Information Technologies & Collections
newcomer@lapl.org
Vendredi 26 Avril7. Las Vegas (NV)
Lied Library
University of Nevada Las Vegas (UNLV) Libraries
http://library.nevada.edu/
4505 S. Maryland parkway
Las Vegas NV 89154
General information 702 895-2286
Contact : Kenneth E. Marks, Dean of library
kmarks@ccmail.nevada.edu
(702) 895-22-37
Lundi 29 AvrilFrançoise GAUDET, Chef du service "Etudes et recherche, BPI.
Claudine LIEBER, chargée de mission Inspecteur général des bibliothèques.